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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (1) par
Philippe Lubac
La
relation du cinéaste à ses acteurs
Pour
en revenir à des choses moins intuitives, plus
tangibles, le jeu de Michel Tarrazon, dans L’Enfance
nue, est particulièrement juste et convaincant,
lors de la scène du dialogue entre la femme
de l’Assistance publique et celui-ci,
dans le train. Lors de cette conversation, qui tourne
à l’interrogatoire, François reprend
son air buté, en attente de quelque chose qu’on
lui refuse et, en même temps, en réponse
aux questions-coups de boutoir de la femme, percent
des « étincelles de jeu » qui en
disent plus long que toutes paroles : l’attitude
de gêne lorsqu’on lui fait remarquer qu’il
« ne fait pas partie du convoi »,
le léger sourire en coin de défense
quand il dit ne pas avoir de frère, la légère
convulsion du visage quand la femme, sans précaution,
lui fait remarquer « T’es tout seul,
alors ? », le roulement des yeux quand
la femme lui parle de l’école alors que
François encaisse encore le coup précédent.
Voilà peut être une raison plus concrète
du choix de Michel Tarrazon.
Nous
ne parlerons pas d’improvisation dans le jeu
de l’acteur car cette notion semble être
un fourre-tout trop vaste, qu’il paraît
bien difficile à délimiter. En effet,
l’improvisation est constitutive de tout tournage,
à des degrés divers, et dire où
elle commence et quand elle s’arrête paraît
bien hasardeux. Cependant, sur la question du jeu
de l’acteur et de l’imprévu, il
semble se dégager deux positions différentes
chez Pialat et Cassavetes. On peut expliquer cela
par deux raisons.
La première raison vient de la distance de
la caméra à ce qu’elle filme.

Chez Cassavetes, la distance est courte et
le cadre est souvent serré sur les personnages.
Dans ces conditions, tout geste peut facilement être
décadré et donner ainsi une impression
d’imprévisibilité. Le champ étant
réduit, le moindre élément venant
du hors-champ peut « surprendre » le spectateur
par son arrivée imprévue, par un effet
de surgissement. La curieuse conséquence de
cela est qu’il se crée une habitude à
être surpris. L’imprévisible fait
partie intégrante du mode de filmage de Cassavetes.
L’imprévisible devient une donnée
de base. En quelque sorte, il devient prévu.
Paradoxalement, le « tout-imprévisible
» de John Cassavetes fait qu’il n’y
en a plus vraiment. Pour que l’imprévisible
surgisse, il faut qu’il y ait d’abord
du prévu.
C’est cette position qu’illustre le mode
de filmage de Maurice Pialat. La distance caméra/acteur
est alors plus grande et le cadre est plus large.
Pialat installe un cadre, au sens commun du terme,
c’est à dire qu’il définit
un lieu suffisamment large pour que le spectateur
puisse y suivre une action qui a été
préétablie.
  
Dans ce cadre donné et ample, le spectateur
regarde la scène évoluer, de manière
prévisible. Le corps de l'acteur, qui se déplace
dans un espace fermé, se trouve pris dans un
dispositif « d'aquarium »… Lorsque,
d’un coup, surgit l’imprévu. Dans
A nos amours, les exemples sont multiples.
Les plus célèbres sont le retour vengeur
du père lors du repas familial, ou le dialogue
de celui-ci avec Suzanne à propos de la perte
de sa seconde fossette sur sa joue. Mais c’est
aussi le bouchon du tube de pommade que perd Mémère,
et qui part malencontreusement sous la table, dans
L’Enfance nue. C’est d’ailleurs
parce que le cadre est suffisamment large que l’on
comprend l’action et le trouble de Madame Thierry,
comme nous le reverrons plus loin. Ou encore c’est,
dans le cadre large où tous les enfants sont
assis dans le train, la petite fille sur la tablette
qui ne cesse de gesticuler et devient imprévisible.
La seconde raison tient aux acteurs. Les acteurs de
John Cassavetes jouent l’imprévisibilité
alors que, chez Pialat, des acteurs comme Monsieur
et Madame Thierry sont imprévisibles. Dans
le premier cas, on a Gena Rowlands qui joue de l’imprévisible.
Lors des présentations de Mabel aux ouvriers
de Nick, par exemple. Ce qui frappe l’esprit,
dans cette scène, c’est qu’il est
constamment impossible d’anticiper les gestes
de l’actrice. A l’inverse de la convention,
les attitudes sociales établies que sont de
« faire les présentations » sont
ici, dans leurs moindres gestes, réinventées,
redécouvertes pour la première fois
par Mabel. Le rythme de ses gestes est décalé.
En avance ou en retard, le geste arrive de façon
impromptue (lorsque Mabel serre la main d’un
ouvrier). Le geste peut aussi ne pas arriver alors
qu’il est attendu (lorsqu’elle ne serre
pas la main d’un ouvrier qu’elle regarde
pourtant fixement).
Ou arriver alors qu’il n’est pas attendu
(lorsque Mabel, pour saluer, dit « Would
you like some spaghetti ? »).
A contrario, chez Pialat, l’imprévu n’est
pas maîtrisé. Ce sont des moments qu’aucune
mise en scène ne peut prévoir, et cela
en fait leurs prix. On a le moment où Madame
Thierry est troublée parce qu’elle a
perdu le bouchon du tube de pommade, ou parce qu’elle
a oublié le nom de son fils de fiction, «
Raoul », et se perd en bredouillements pendant
la prise, ou celui où Monsieur Thierry est
manifestement très ému par les faits
de résistance – sans doute réellement
vécus- qu’il raconte à François,
à moins que ce ne soit par le baiser impromptu
que lui donne celui-ci. Ces moments-là sont
des moments où la fiction vibre, vacille, où
les corps sur l’écran prennent vie. Ceci
peut s’illustrer, dans A nos amours,
dans ce plan où Suzanne reste le visage immobile,
sous le corps de l’américain avec qui
elle vient de faire l’amour pour la première
fois. Lorsque Sandrine Bonnaire sourit (accidentellement
?), ce qu’elle exprime alors (de la gêne)
peut faire autant partie du prévu que de l’imprévu,
de la fiction que du tournage. Ce sourire peut en
effet ressembler à de la déconcentration.
Comme si l’actrice semblait « sortir »
de la scène quelques instants, pour se voir
sous le corps de cet acteur.
Enfin, on peut noter un point commun entre les deux
cinéastes sur la question de la distribution
des rôles : le fait qu’il n’y ait
pas une hiérarchisation très nette des
personnages. L’exemple canonique paraît
se situer dans Faces, où le couple
de personnages moteur de l’histoire, le couple
Chet/Maria, n’apparaît qu’après
plus d’une heure de film. Dans cette sorte de
compétition pour arriver dans la fiction et
y rester, chacun a sa chance. Par exemple, dans A
nos amours, les apparitions et réapparitions
quasiment aléatoires et imprévisibles
de l’acteur Cyr Boitard relève de cela.
Mais ce principe de « démocratie »
est doublé d’un principe d’intervention
impromptue et arbitraire du cinéaste dans sa
fiction. Comme une sorte de « reprise en main
». Certains personnages peuvent disparaître
de la fiction sans
précaution aucune. On pense aux deux hommes
d’affaires en goguette, Jim et Joe, qui, malgré
leurs efforts pour rester chez Jannie (la disparition
est ici scénarisée), ne reviendront
plus dans le film après que Richard (John Marley)
les a chassés de chez celle-ci. Ou bien encore,
on pense au moment où, dans A nos amours,
Pialat fait disparaître du récit, sans
précaution, l’homme à qui le père
Roger (c’est à dire Pialat lui-même)
faisait visiter l’appartement pendant la réception
familiale. Le récit se concentrant sur les
personnages du dîner, ce visiteur anonyme (joué
par Pierre Novion) se retrouve exclu du film sans
aucune justification. Il n’en est d’ailleurs
même pas fait état. Dans Une femme
sous influence, ce même phénomène
se produit lorsque Cassavetes fait « disparaître
» Garson Cross (O. G. Dunn).
Au détour d’un plan dans la cuisine,
on ne reverra plus jamais ce personnage. A l’image
de Mabel Longhetti avec ce même Garson Cross,
Cassavetes ne s’encombre pas de ceux qu’il
ne veut plus voir.
Philippe
Lubac pour www.maurice-pialat.net
- Janvier 2004 -
Auteur-réalisateur, scénariste,
formateur et critique de cinéma.


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