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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (2) par
Philippe Lubac
Les
empreintes du corps
Dans
cette idée de prendre des acteurs débutants
et d’en faire les pivots centraux de fictions,
on peut aussi y déceler une envie d’imprimer
sur pellicule, de garder une trace, celle d’un
vécu. C’est le principe de la photographie.
Une photographie nous dit : « voilà
ce qui s’est passé, à cet instant
là ». Par le fait même qu’il
ait été photographié, cet instant
est toujours révolu. Il appartient au passé.
La photographie l’a archivé. Il y a,
chez Pialat, ce désir de capter des morceaux
de réel, et de les « archiver ».
Comme chez Jean Eustache, Pialat a cette volonté
de fixer sur pellicule l’empreinte d’un
vécu bien antérieur au film. A propos
des cinéastes Jean Rouch, Jean Eustache et
Jacques Rozier, Jean Narboni parle de « courant
ethnographique ». On peut y inclure Pialat.
Les gestes ont toujours un substrat corporel, musculaire,
qui laissent des marques aux corps et aux postures.
Des empreintes.
Même
s’il paraît bien difficile de faire la
différence entre les gestes du personnage,
les gestes du scénario et les gestes permanents
du comédien – ceux qui sont indépendants
des scènes -, dans L’Enfance nue,
lors du premier repas de François chez les
Thierry, les attitudes et la gestuelle de Madame Thierry
(la façon qu’elle a de se tenir à
table - le dos droit -, la façon qu’elle
a de relever les poignets de ses avant-bras accoudés
à la table) semblent proches de ce qu’il
est probable qu’aucune interprétation
de comédien ne puisse donner avec autant de
justesse, et qui pourrait se définir comme
les empreintes du vécu sur un corps. Comme
dans un tableau de Georges De La Tour, les courbures
du corps représenté recèlent
les traces de son passé. En choisissant de
filmer madame Thierry de profil, lors de la scène
où elle doit bander le poignet de François,
Pialat a sans doute perçu qu’il y avait
quelque chose de « l’essence » de
celle-ci dans la droiture de son dos. Cela est perceptible
dans la façon que Madame Thierry a de se pencher
en avant. En fait, pour se pencher, plutôt que
de légèrement courber le dos pour envelopper
le mouvement, Madame Thierry bascule sa partie supérieure
vers l’avant d’un seul bloc solidaire.
Cette posture du dos droit se retrouve aussi lorsque
Madame Thierry gronde Raoul. Le dos droit de Madame
Thierry, c’est ce que Gilles Deleuze appelle
le « corps quotidien », par opposition
au « corps de cérémonie ».
Lorsque
le directeur vient pour la première fois chez
les Thierry leur proposer d’accueillir François,
à la question de Mémère (Marie-Louise
Thierry) à propos du garçon, «
il n’est pas trop terrible ? », le
directeur ne répond rien, mais son attitude
parle d’elle-même. A cet instant, il est
intéressant de noter la réaction de
Marie-Louise Thierry à cette réponse
tacite du directeur. Le geste est économe,
mais, dans ce retrait du buste vers le dossier de
la chaise, nous comprenons que Mémère
connaît la réponse à sa propre
question, sait que le directeur aussi, a déjà
eu à être confrontée à
ce genre de situation et accepte la demande du directeur
(d’accueillir François). Mais ceci ne
serait que la surface, que les données scénariques.
Ce que capte surtout la caméra de Pialat, dans
ce geste de retrait, est une chose qui ne passe pas
par le scénario, mais qui pourtant semble criante
ici. C’est, tout simplement, la gentillesse
de cette femme.
Poursuivant cette idée d’archivage,
un nouvel élément est à ajouter
ici : le fait que tout le film L’Enfance
nue soit jalonné par des séquences
« d’explications », non pas au sens
scénaristique du terme - c’est-à-dire
de résolution d’un postulat donné
-, mais au sens du reportage, ou plutôt de l’interviews,
comme on le reverra plus loin dans notre étude.
On peut en relever quatre occurrences : la séquence
où, dans le train, la femme de l’Assistance
Publique explique le fonctionnement de l’organisme
pour lequel elle travaille, la séquence où
Mémère, sur les genoux de Pépère,
explique l’histoire familiale des Thierry, la
séquence où Pépère explique
à François ses faits de résistance,
et la séquence où Mémère
explique au directeur de l’Assistance Publique
la vie de François. En même temps que
ces longs plans sont sans résultat psychologique
sur le récit, ils sont, dans ces moments filmés
sur le mode de
« l’interview », le vecteur du discours
« officiel » des personnages. Il y a effectivement
fort à parier que ce que raconte la femme de
l ’Assistance Publique dans le train,
elle l’a déjà raconté mille
fois. De même, les histoires de résistance
de Pépère/Monsieur Thierry, ou l’histoire
du couple Thierry et de leur famille, racontée
par Mémère, sont sans doute l’histoire
des Thierry dans la vie. Ceci amène à
trois réflexions. La première est que
prétendre que la longueur du plan ne nous apprend
rien est un peu rapide puisque, dans ces récits
oraux des personnages, nous apprenons réellement
des choses, que ce soit sur leur quotidien, ou sur
leur passé. Cela vient du fait que, plus qu’à
des personnages de fiction, nous avons le sentiment
d’être en présence de personnes
bien réelles. La deuxième réflexion
est que, dans une fiction au récit classique,
cette transmission orale des informations serait insupportablement
ennuyeuse, et que, de plus, le spectateur n’en
retiendrait pas le quart… alors qu’ici,
le récit oral fait l’objet de toute notre
attention. Cela est sans doute dû au fait que
le spectateur sent bien que ce qu’il regarde
n’est pas une véritable fiction, mais
bien un « morceau de réel ». En
fait, il y a, dans ces interviews, un gage d’authenticité
que le spectateur ressent fortement. La troisième
réflexion est que l’on voit sur l’écran
le désir vibrant de Pialat « d’archiver
», d’inscrire à jamais sur de la
pellicule ce couple que sont Monsieur et Madame Thierry.
A
propos de ce dernier point, on peut relever que, dans
cette séquence où Mémère
boit son café sur les genoux de Pépère,
et la suivante où Pépère explique
ses faits de résistance, se trouvent deux plans
serrés du visage de François, dans une
valeur de cadre équivalente à celle
du plan où il regarde un film dans la salle
de cinéma. Dans la première situation
(le café de Pépère et Mémère),
François a l’air apaisé. Ce n’est
plus le cas lors du récit de Pépère.
Même si, il faut bien le reconnaître,
lors des plans serrés où François
regarde Mémère et Pépère
lui parler, il reste toujours une incompressible distance
entre eux. Même si François jauge sans
cesse ses parents, et, de par son regard, mesure la
distance qui le sépare de ceux-ci, peut être
y aurait-il un deuxième élément
d’importance dans la vie que François
se construit lui-même, en plus d’aller
voir des films au cinéma : son désir
d’écouter la vie des autres. La sienne
manquant cruellement d’éléments
fondateurs (un père et une mère), François
essaye d’apprivoiser la vie en prenant exemple
sur celle des autres. Il écoute et enregistre
telle la figure fictionnalisée d’un cinéaste
qui a aussi et surtout le désir d'archiver.
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