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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (2) par
Philippe Lubac
Cette
notion d’archivage se retrouve dans la scène
de la salle de cinéma. La scène prend
une véritable valeur historique, car les lieux
qui sont alors filmés vont disparaître,
comme le pressent Maurice Pialat. Certes, les corps
des Thierry, filmés en 1968, ont aussi - sans
doute - disparu. Mais le fait que les corps vieillissent
et disparaissent n’est pas un fait historique.
Contrairement aux affiches publicitaires sur le rideau
d’écran, ou à la marchande de
glace
– dans quelques années -. Dans cette
scène, on peut d’abord noter que Rancho
Bravo et Le Triomphe des dix mercenaires,
dont nous sont données à voir les affiches,
à côté de la marchande, sont des
films peu connus que cite l’auteur – on
peut même, pour le second, se poser la question
de sa véritable existence -. Par contre, même
si Rancho Bravo, un western de Andrew Mac
Laglen, existe réellement, on peut voir en
filigrane, par paronymie, une vision
« kaléidoscopique » de films, de
genres ou d’acteurs qui ont marqué l’imaginaire
collectif ou l’histoire du cinéma comme
Rio Bravo de Howard Hawks, Les Dix commandements
de Cecil B. De Mille, Les Sept mercenaires
de John Sturges, le genre « western»,
le genre
« péplum », ou encore l’acteur
James Stewart. Ajoutons à cela la voice-over
de la
bande-annonce d’un western qu’écoute
François subjugué (« qu’il
a juré de retrouver » entend-t-on).
Certes, scénariquement, cette voice-over renvoie
au serment que pourrait prêter François
pour retrouver ses parents. Mais, elle renvoie aussi
au western de John Ford, La Prisonnière
du désert, où John Wayne a juré
de retrouver sa nièce indienne Debbie. Dans
cette sorte de « mouvement panoramique »
que décrivent les références
de Pialat, on voit bien que l’une des caractéristiques
de la cinéphilie de l’auteur est d’allier
un cinéma d’auteur et un cinéma
populaire, sans se poser la question du choix. Enfin,
les affiches publicitaires qui remplissent le rideau
baissé sur l’écran ont aujourd’hui
disparu. On peut supposer que Maurice Pialat, à
la fin des années soixante, a conscience de
leur future disparition et les filme pour les «
archiver ». Avant que ces images n’appartiennent
définitivement, elles aussi, à l’histoire
du cinéma. Mais, il ne semble pas y avoir chez
Pialat de nostalgie. Une fois encore, Maurice Pialat
nous dit juste, avec précision, comment cela
s’est passé « en cet instant ».
Les empreintes d’un corps ne résident
pas seulement dans ses postures, mais aussi dans son
langage oral. Dans A nos amours, la grande
scène du repas, où resurgit le père
oublié, a « du corps » car le flux
langagier se fait présent et charnel. C’est
ce que relève Jacques Kermabon, dans «
Maurice Pialat, un peintre du vide »
(in La Revue du cinéma n°389,
décembre 1983) :
« Chevauchements des conversations, phrases
entrecoupées, répétitions, sautes
de ton, apartés plus bas en fin de tirades,
reniflements, soupirs. Il est bien sûr artificiel
de séparer ainsi les manifestations sonores
des mouvements des corps, tant le cinéma de
Pialat est avant tout physique. Tout le corps communique.
»
Dans L’Enfance nue, cette notion de
captation et d’archivage du réel par
une transmission orale surgit lorsque, au cours du
pot de fiançailles, Pépère commence
par se resservir lui-même de champagne, avant
de resservir les autres invités, en disant,
après un temps délicieux d’hésitation,
« Bon… On va verser ici ».
Il y a fort à parier que cette réplique
n’a pas été scénarisée,
qu’elle vient se mettre là un peu par
hasard, et que Pialat l’a enregistrée
car sa caméra-capteur tournait. Ce petit «
surplus de réalité » rend la scène
drôle et particulièrement vivante, ou
plus exactement, vivace, persistante. Il n’est
d’ailleurs pas étonnant que, lors de
ce banquet, François, sorte de double de Pialat
dans le film, se jette sur l’appareil photo
et lui porte un fort intérêt. La photographie
est sans doute l’art le plus proche de cette
notion d’archivage.
Pour revenir
à cette idée d’empreinte dans
le langage même, Pialat saisit le tic de langage
de Marie-Louise Thierry qui est de répéter
sans cesse « c’est ça ».
Ces deux mots ne manquent pas de sel. Ils sont comiques
car ils sont répétés de façon
mécanique, et qu’ils font partie de la
fonction phatique de Madame Thierry, alors que, dans
le langage courant, ils ont un sens qui est loin d’être
neutre. Ils sont d’abord une façon d’acquiescer
à l’ordre de l’institution, ou
à la direction à prendre (il est fort
probable que Madame Thierry acquiesçait aux
instructions du metteur en scène Pialat de
la même manière). Ces deux mots sont
aussi ceux qui ferment toute discussion, qui mettent
devant le fait accompli, au sens où «
c’est (comme) ça ». Et le fait
accompli, l’erreur irrémédiable
est bien l’un des thèmes au cœur
de L’Enfance nue. Enfin, il y a, dans
ces deux mots, quelque chose du constat froid, aussi
« clinique » que la blancheur des murs
de l’Assistance Publique que nous montre
Pialat. « L’Enfance nue, c’est
ça ».
Par ailleurs, dans ce principe récurrent du
« c’est ça », on retrouve
cette idée bergsonienne de comique issu de
la présence du raide, du mécanique dans
le vivant. Cela est illustré dans la séquence
où l’on présente à François
son nouvel environnement : la nouvelle chambre, l’armoire
ou le lit (« Ici, c’est ton lit »)
sont présentés à l’enfant
comme
 
son nouveau frère Raoul (« Ici c’est
Raoul, tu vois ? Ca sera ton grand frère, ça.
») De plus, lors de cette présentation
de François à Raoul, l’effet comique
est doublé, par le fait que du raide (l’institution)
vient s’immiscer dans de l’intime (une
relation de fratrie). De manière plus générale,
il y a de la raideur, du raté, et du sursaut
mécanique dans les attitudes des Thierry (le
châle malencontreusement accroché à
la poignée de porte de la cuisine, le bouchon
du tube de pommade qui part sous la table, etc.) ainsi
que dans leur diction. Surtout chez Monsieur Thierry.
Il est peu de dire que son débit de paroles
est loin d’avoir l’aisance et la fluidité
de l’orateur. La façon dont René
Thierry s’exprime, c’est la généreuse
image des contraintes mécaniques d’un
discours social à respecter, face aux élans
du cœur. C’est-à-dire qu’on
est là au coeur du projet, au coeur de L’Enfance
nue.
 
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