Pialat/Cassavetes : une étude des corps (2) par Philippe Lubac

       Enfin, l’idée de « surplus de réalité » se retrouve dans cette scène unique où la nature de Madame Thierry se révèle – sans doute de l’affabilité -, lorsque celle-ci malencontreusement perd le bouchon du tube de pommade. Madame Thierry fait mine qu’elle le ramassera plus tard. Cette réaction nous renvoie au fait que, plus que dans une fiction classique, nous sommes en présence d’une caméra qui tourne en face de deux personnes qui « jouent » pour elle. En effet - on l’aurait presque oublié -, nous regardons un film, et non pas de la réalité. Sinon, si nous étions dans le réel, quelle raison pourrait pousser Madame Thierry à retarder la recherche de son bouchon ? Aucune.
Donc, si elle le fait ici, c’est parce qu’elle sait que la caméra tourne et qu’elle a encore une série d’actions à accomplir avant d’aller le ramasser (bander le poignet du garçon, ranger le tube de pommade, s’essuyer les mains, servir une tranche de gâteau, faire une dernière remontrance). C’est comme si, de façon persque physique, elle énumérait les actions qu’elle a à entreprendre avant d’aller chercher son bouchon. En d’autres termes, ce petit geste de dépit de Madame Thierry nous renvoie aux conditions de tournage. Cette étincelle de réalité est une sorte de changement de régime dans la fiction et, surtout, elle est un moment qui frappe le spectateur. Le moment dont il se souviendra encore, après avoir tout oublié du film.
       Ce ne serait plus le récit du film qui serait producteur de sens… mais les conditions mêmes du tournage.
Ce principe du tournage comme générateur de vie est un élément que l’on retrouve dans Faces de John Cassavetes. Comme le note Jean Louis Comolli, dans « Dos à dos » : « […] Les comportements des personnages – qui sont les seuls ressorts de la fiction de Faces - ne se réfèrent plus à un vécu vraisemblable dont il serait la plus ou moins respectueuse représentation, ils n’ont de cohérence et de vraisemblance que par rapport à eux-mêmes, qu’en regard du film lui-même. Rien certes ne se passe sur l’écran qui ne se soit produit « dans la vie», mais ce
« dans la vie » signifie face à la caméra et grâce à la caméra. Cassavetes et ses amis ne se servent pas du cinéma comme un moyen de reproduire faits, gestes, visages ou idées, mais comme moyen de les produire. »

      
Pour revenir à ce « principe du bouchon de pommade » de L'Enfance nue, qui dénonce la présence du tournage même du film, il est intéressant de commenter le regard légèrement flottant de Peter Falk vers la caméra, lorsqu’il marche sous la pluie devant chez lui, dans Une femme sous influence. Ce flottement du regard de Nick s’intègre parfaitement au moment de la fiction qui est indécis, puisque Nick, pris entre deux feux, ne sait que faire. Cependant, il reste dans ce regard quelque chose de non résolu. D’autant plus qu’il est suivi d’un changement de direction dans la marche de l’acteur. Là encore, ce changement se justifie : c’est le croisement des trottoirs pavés…
Mais une seconde hypothèse surgit ici, qui ne vient en rien infirmer la première de la logique fictionnelle : celle d’une intervention directe du cinéaste John Cassavetes pendant la prise. Tout se passe comme si John Cassavetes avait juste dit à son acteur d’aller jusqu’au bout de l’allée où se situerait la fin de prise. En effet, on sent que Peter Falk a quelque chose à faire jusqu’à ce changement de direction, où s’installe cette légère hésitation et où l’acteur attend – en vain - le « coupez » de son metteur en scène. Là, la possibilité que Cassavetes lui fasse un geste de continuer sa marche vers le fond du plan est de l’ordre du probable.
Cela se traduit par ce léger temps de latence. La direction d’acteur prendrait ici un sens tout à fait littéral, presque trivial, puisque le cinéaste dirigerait son acteur en lui indiquant la direction de sa marche. La vérification de cette hypothèse arrive à l’instant suivant, avec l’apparition impromptue d’un bout de parapluie sur le bord droit du cadre : Peter Falk ne pouvait pas continuer à marcher tout droit car il y avait devant lui, tout simplement, l’équipe du tournage. En effet, ce parapluie n’a pas sa raison d’être dans la fiction (Nick est censé être tout seul sur ce trottoir). Il est sans doute tenu par un membre de l’équipe, et est la raison triviale pour laquelle John Cassavetes est obligé de faire « la circulation » pendant la prise.


Philippe Lubac pour www.maurice-pialat.net - Février 2004 -
Auteur-réalisateur, scénariste, formateur et critique de cinéma.

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