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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (3) par
Philippe Lubac
Où
est le corps ?
L’un des points communs qui existe entre les
quelques films qui forment cette étude, est
l’unicité globale du lieu dans lequel
se déroule l’action. C’est la maison
des Thierry dans L’Enfance nue, l’appartement
parisien de Suzanne dans A nos amours, la
maison des Longhetti dans Une Femme sous influence.
Dans Faces, nous avons apparemment deux lieux
principaux : le salon de Jannie et celui de Richard
et Maria Forst… Mais ces lieux sont faussement
différents. Dans la disposition de leur mobilier,
dans leur topographie, dans la façon dont ils
sont donnés à voir (angles de prises
de vues et cadrages), ils sont très similaires.
On peut donc considérer qu’il y a, là
aussi, une sorte d’unicité du lieu.
On pourrait le dénommer, de façon générique,
« le salon ». Par conséquent, il
semble intéressant de se poser la question
de la représentation des corps dans ces espaces
uniques.
Quels espaces occupent-ils dans ces pièces
? Où sont les corps ?
La façon dont Maurice Pialat filme l’appartement
parisien de A nos amours semble obéir
à trois principes : par un système «
alvéolaire », le fait que l’on
ne soit jamais seul, par une absence d’ouverture,
le fait que l’on soit dans un vase clos, par
des entrelacs de portes et de couloirs, le fait que
chacun puisse épier l’autre et que le
mal puisse circuler, se propager. Ce serait le «
principe de la Cocotte-Minute ».
Lorsque Suzanne rentre chez elle, la séquence
contient deux plans dont le premier, dans des recadrages
ou des panoramiques d’accompagnement des personnages,
décrit, dans la profondeur du champ, toute
l’activité de la maison. Autour d’un
point central, qui peut être l’atelier
de l’appartement ou, comme ici, le hall d’entrée
où se trouve la caméra, la vie de l’appartement
s’organise dans les fonds de champ qui forment
un système « alvéolaire »
autour de celui-ci.
Les alvéoles, décrites dans ce mouvement
panoramique, seraient ici la porte d’entrée
d’où vient Suzanne - ce serait la première
alvéole de Suzanne car elle est celle qui sort
le plus souvent de l’appartement -, la cuisine
où se tient la mère Betty, la chambre
de Robert où il reçoit ses amis, la
salle à manger où l’on invite
- ou reçoit - ceux qui ne sont pas de la famille,
l’atelier et, enfin, la chambre du fond - autre
domaine de Suzanne -. Cette même idée
des fonds de plans « alvéoles »,
où il se passe une seconde scène, se
retrouve quelques instants plus tard, lorsque Suzanne
demande la permission de sortir à son père
pendant que Betty, la mère, de porte en porte,
installe la table pour le repas, en fond de plan.
 
Le second principe serait celui de l’absence
d’ouverture vers l’extérieur. En
effet, dans l’appartement parisien de A
nos amours, la caméra de Pialat filme
l’intérieur du lieu, et non les ouvertures
- telles que des fenêtres, par
exemple -, ce qui favorise une impression d’enfermement.
En conséquence, on a une cohabitation forcée
dans un vase clos.
Il peut sans cesse apparaître une tierce personne,
dans un fond de plan. C’est ce qui se produit,
par exemple, au début de la séquence
où Roger demande à son fils de rester
travailler à l’atelier pendant qu’il
va à la bourse du travail : dans la profondeur
du champ, il y a une porte qui donne sur un couloir…
où passe Suzanne.
D’ailleurs, par opposition à ce principe
de claustration, l’une des rares fois où
sont filmées des fenêtres qui donnent
sur l’extérieur, en plein jour, est révélatrice
d’une « bascule » scénarique.
Ce passage se situe juste après le moment ellipsé
où Roger, le père de Suzanne, quitte
le domicile familial. Ce jour, qui entre par les fenêtres,
fait contraste avec l’enfermement de tous les
plans précédents de l’appartement
et dénote un changement fort. Par ailleurs,
la prostration de Betty nous permet de comprendre
de façon immédiate et élégante
que l’un des membres de la famille, le père,
« a pris le large », comme dit l’expression
populaire illustrée ici par ces deux grandes
ouvertures.
Sur la notion de circulation des regards et du mal,
le moment où Suzanne rentre chez elle, au petit
matin, semble en être révélateur.
La vision et le mal progressent dans un entrelacs
de portes, de couloirs, de chicanes visuelles où
chacun peut épier l’autre. Suzanne rentre
dans un véritable "traquenard" qu’elle
croit paisible, mais où chacun se tient, en
fait, prêt à l’agresser. L’exemple
le plus frappant de cela se situe peut être
lorsque Suzanne entre dans la salle à manger
et où apparaît, tout au fond du plan,
Robert immobile, les bras croisés. Le regard
du spectateur se laisse piéger dans ces chicanes
visuelles qui le mènent sur des fonds de plan
sans issue, où se tient le frère Robert
prêt à faire mal, comme Suzanne, surprise
par sa mère, se laisse piéger dans la
salle à manger.
 
 
 

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