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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (3) par
Philippe Lubac
Il
semble maintenant intéressant de comparer deux
lieux, où les personnages qui les habitent
sont sous l’emprise de la "folie"
: la maison des Longhetti, dans Une Femme sous
influence, et l’appartement parisien de
Suzanne, dans A nos amours.
Comme
on l’a vu, la topographie de ce dernier aide
à la circulation du mal. Au contraire, dans
Une Femme sous influence, il y a
cloisonnement des espaces. Il y a la porte à
carreaux coulissante, qui détermine selon qu’elle
soit fermée ou ouverte, un ou deux espaces
: le salon est le domaine publique, mais la salle
à manger peut en être séparée
à volonté et devenir la chambre du couple.
Il y a la salle de bain dans laquelle, même
nous spectateur ne pénétrons jamais,
et où est inscrit sur sa porte d’entrée
« Private ». Il y a la cuisine qui se
trouve à l’écart et où
l’on accède par un vestibule de séparation.
De même, pour monter à la chambre des
enfants, il faut monter un escalier. Ces divers cloisonnements
contribuent à ce que la caméra, quand
elle est posée dans une pièce n’est
que dans cette pièce.
Notons
ici que ce système de cloisonnement se retrouve
dans L’Enfance nue, et n’est
pas sans rappeler la notion « d’étanchéité
» entre les plans de ce film-là. De même
qu’il n’y a pas de liaison entre les plans,
il n’y a pas, non plus, de liaison
topographique entre les pièces. On est dans
la chambre. On est dans la cuisine. Mais Pialat ne
filme pas le lieu de passage de l’un à
l’autre, c’est-à-dire l’escalier.
Un escalier qui est d’ailleurs le lieu de la
transition par excellence chez John Cassavetes. Elle
permet non seulement de changer d’espace, d’un
étage à un autre, mais aussi de changer
de situation, d’un état à un autre.
Il n’y a qu’à voir la montée
de l’escalier de Chet et Maria, dans Faces,
qui traduit une montée de désir, ou
bien l’escalier où chacun retrouve ses
marques et sa place dans un retour pénible
au réel, à la fin de ce même film,
ou encore, dans Une Femme sous influence,
l’escalier où Nick supplie Mabel «
Just be yourself ! » pour qu’elle
redevienne elle-même.
Dans
A nos amours, cette notion de séparation
entre les espaces est délibérément
gommée. Chacun s’épie depuis sa
porte. Ni le père, ni la mère ne frappe
à la porte avant d’entrer dans le chambre
de Suzanne.
Quand la caméra est dans une pièce,
elle donne à voir non seulement celle-ci, mais
aussi la suivante qui se situe dans l’enfilade.
Ou, par un Travelling « passe-muraille »
qui ignore les murs, le spectateur passe avec fluidité
dans trois pièces mitoyennes. Il faut d’ailleurs
ajouter, au bout de ce mouvement de caméra,
une quatrième pièce découverte
dans la profondeur de champ. Ce travelling et cette
profondeur de champ nous permettent de suivre, au-delà
des murs et des distances visuelles, l’action
particulièrement violente de Robert, lorsque,
après avoir traîné par les cheveux
Suzanne dans tout l’appartement, il lui crache
dessus dans la chambre de celle-ci. Autant dire que,
dans cet espace sans cloisons, le mal circule avec
facilité. Il paraît bien difficile de
se cacher du regard de l’autre. Avec ce grand
« L » que décrit la trajectoire
de Robert traînant sa sœur Suzanne, on
en arrive à la conclusion que l’espace
entier est devenu malade et générateur
de violence, qu’il n’y a plus de refuge
possible.
Par
ailleurs, observons aussi que, dans ce Travelling
passe-muraille, ce « regard de l’autre
» auquel n’échappe pas les protagonistes
n’est autre que celui du spectateur. Ce travelling
rend le spectateur complice de la situation filmée.
Il est, en quelque sorte, forcé à regarder
cette scène. Il a la même position délicate
que celle de l’ouvrière dans l’atelier,
qui assiste impuissante aux assauts de la famille.
Il a aussi la même position que celle du metteur
en scène Pialat, qui assiste à cette
scène violente entre Besnehard et Bonnaire,
et pourrait peut être être accusé
de
« non-assistance à personne en danger
», selon la terminologie convenue. Le malaise
que crée en chacun de nous cette scène
vient peut être aussi de là. Elle nous
prend à partie en nous montrant du doigt comme
rarement que l’on assiste à un spectacle.
La force de cette scène rend tangible bien
plus que le jeu des acteurs, elle rend tangible, palpable
la place du spectateur dans ce trio.
Enfin, le fait que cette scène de grande violence
se produise de nuit, alors que la précédente,
quelques minutes plus tôt dans le film, se déroulait
de jour, rend cette idée que le mal est devenu
permanent, qu’il n’y a pas de répit.
Pas de limitation spatiale, ni temporelle.
Philippe
Lubac pour www.maurice-pialat.net
- Mars 2004 -
Auteur-réalisateur, scénariste,
formateur et critique de cinéma.

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