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Pialat/Cassavetes
: une étude des corps (4) par
Philippe Lubac
La
scénographie théâtrale
L’idée que le domicile familial est la
scène, le foyer de la représentation
théâtrale de la famille, ou de l’univers
social, se trouve aussi bien chez Maurice Pialat que
chez John Cassavetes. Pour illustrer cela, il semble
qu’il y ait, chez les deux cinéastes,
la mise en place, dans le lieu principal de la fiction,
d’une véritable scénographie théâtrale.
Lorsque Mabel accueille les ouvriers de Nick, venus
manger des spaghettis, elle tente de se donner en
représentation, dans un exercice où
elle a conscience de ne pas exceller. Cette notion
de représentation – théâtralisée
- se retrouve dans la façon dont Cassavetes
filme la scène. Mabel entre dans la pièce,
lieu de la représentation, en passant à
travers le rideau de la porte coulissante. La sphère
privée, les coulisses, sont derrière
le rideau. Devant, il y a la sphère publique,
la scène. Lorsque Mabel entre « en scène
», Nick la présente comme il présenterait
le le clou du spectacle : « This is Mabel.
» Dans ce plan-séquence fixe, le
spectateur assiste à cette entrée depuis
le « quatrième côté de la
boite », comme au théâtre. De plus,
Mabel et les ouvriers sont filmés avec une
focale qui écrase légèrement
la perspective et détache les personnages du
fond. Cette mise en retrait du spectateur marque une
certaine distance que l’on retrouve dans la
représentation théâtrale. A ce
propos, il y a, dans Une femme sous influence,
avec cette utilisation systématique de la longue
focale, un effet d’excès dans la présence
des corps.1
Enfin, à la fin de ces présentations,
où Mabel a intimement conscience que celle
qui se (re)présente est surtout elle-même,
celle-ci a, dans les postures de son corps, dans ses
légers balancements en avant, ou ses hochements
de tête, la posture du salut de la fin de représentation
théâtrale. Ou plutôt d’une
représentation théâtralisée,
car ce que fait Mabel – le personnage - relève
davantage du petit numéro d’acteur que
d’un véritable jeu, bien sûr. C’est
ce que semble indiquer les rires étouffés,
et le flottement qui se produit chez les amis de Nick.
Dans A nos amours, lors de la première
scène de crise forte au sein du milieu familial,
on retrouve cette notion scénographique du
plateau et des coulisses. La crise évolue entre
le premier plan où se trouve la salle à
manger - la scène de la représentation
- et « l’alvéole », dans
la profondeur de champ, où se trouve l’atelier
de fourrures - la place du public, où réside
l’ouvrière –. Cependant, l’acteur
(la mère Betty) va dans le public, et le public
(le frère Robert) vient sur scène. Il
n’y a plus vraiment d’espace délimité,
à part pour l’ouvrière qui n’ose
bouger, étonnée et spectatrice de ce
qu’elle voit. C’est d’ailleurs,
comme on l’a vu dans le chapitre « Où
est le corps ? », par cet effet de communication
entre les espaces que le mal peut se propager, et
la contagion progresser vers le frère.
 
 
 

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