Le Son de l'autofiction dans Le Garçu par Martin Barnier
Le Garçu (1995)

        Le vrai faux son de la vie

        Dès le générique, avant même les premières images du film, alors que la musique de Björk continue de résonner, on entend la voix d’Antoine et celle de sa mère. L’intimité d’une famille s’offre à nos yeux et à nos oreilles. Dans le lit, le matin, Antoine parle avec humour, facétie. Sa mère lui répond. Mais est-ce la voix de Sylvie Pialat qu’on entend ? Grâce à la disponibilité de son équipe, prête à tourner dès que les circonstances sont favorables, quasiment aux ordres de l’enfant et de son désir de parole, le dialogue matinal est saisi au vol. Mais peut-on mettre la voix de la vraie mère, Sylvie Pialat dans une autofiction cinématographique ?
        L’ingénieur du son (Jean-Pierre Duret) "prend tout". Puis Maurice Pialat a demandé à Géraldine Pailhas de se mettre à la place de la mère et de dire les répliques spontanées correspondant au dialogue avec l’enfant. Cette scène d’ouverture déroge à une règle quasi-absolue chez Pialat : le son en prise directe intégrale. Au lieu d’avoir le son direct qui correspond à la prise, on a ici des raccords montrant l’actrice et la voix de l’actrice sur les paroles de la mère. On entend un très léger « effet tampon », mais cette postsynchronisation partielle de la conversation passe très bien.
La séquence semble totalement naturelle et s’enchaîne avec le reste du film. Pourtant il y a une légère « tricherie », un élément artificiel. Si Pialat déroge à sa règle c’est pour garder la spontanéité de l’enfant d’abord. Les adultes peuvent s’adapter, faire plusieurs prises, contrairement à l’enfant. Cet élément sonore mixé nous indique que, dans l’ensemble du film, le vrai et le faux se mêlent : la vraie vie d’Antoine Pialat, avec des acteurs qui jouent ses parents. Ainsi dans la rue, Antoine dit « Gros Gégé » puis se rappelle qu’il doit jouer un rôle et dit ensuite « c’est mon papa ».


        Trois univers sonores
       
        Trois univers sonores principaux donnent au film une ambiance particulière.
        Paris, avec ses voitures, ses bars, ses restaurants et les appartements des protagonistes.
        L’île Maurice (parce que Pialat fut comme un "îlot" à part dans le cinéma français ?), avec une domination des bruits d’eau : l’océan, les clapotis autours du bateau et le tuyau d’arrosage du jardinier. Tous ces bruits d’eau restent dans un registre très calme. Jamais la conversation n’est empêchée par des vagues. C’est un peu comme si le farniente des vacances s’insufflait jusque dans le son du film. Pourtant un conflit éclate et le moteur d’une voiture brise la tranquillité sonore. Mais le volume sonore global reste très doux, même quand Sylvie et Antoine prennent le bus. Ce n’est pas le cas lors de l’autre séquence maritime du film, aux Sables d’Olonne. Le vent et les vagues mangent une partie de la conversation entre Gérard et sa maîtresse. L’ambiance sonore violente correspond à un moment beaucoup plus tendu.
        Enfin, dans le village du Massif Central, lors de la mort du « garçu », on entend surtout les cloches, la nature et enfin des camions transportant du bois. La prise de son très habile permet de faire ressentir les sentiments des personnages.

        L'océan indien reste calme

        La prise de son est d’une telle finesse qu’on se demande souvent où sont cachés les micros HF, ou comment le perchman a-t-il pu attraper cette conversation alors que le cadre s’élargit et qu’on continue d’entendre Antoine parler avec le pêcheur mauricien. Les miracles des micros cachés et des micros directionnels permettent aujourd’hui de plonger dans l’intimité des personnages tout en laissant un cadre assez large pour apprécier le paysage. La mer apaisante, ses vaguelettes et le petit moteur du bateau nous berce dans la douce illusion d’un bonheur parfait.
        La séquence mauricienne s’arrête sur des bruits de voiture. On a d’abord le son de la peur de l’enfant, même si ce n’est qu’un jeu. Gérard avance dans la maison, la nuit, et le cri d’un hibou résonne. En réalité il s’agit du souffle d’un ami imitant l’oiseau nocturne. Mais comme la source exacte reste hors champ, jamais on ne saura qui fait ce bruit. Un rire « sardonique » accompagne l’imitation du hibou. Antoine n’a pas vraiment peur, étonné il est d’abord effrayé, mais très vite il sourit puis rigole. Peut-être s’agit-il d’un avertissement. Le petit Antoine devra vivre avec des disparitions soudaines de son père, puis des réapparitions tout aussi brusques. Il faut donc qu’il apprenne à gérer ses peurs nocturnes, qu’il ne s’angoisse pas au moindre son, qu’il joue avec le hors champ de la vie.

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004