| 

Le
Son de l'autofiction dans Le Garçu
par Martin Barnier
Le Garçu (1995)
La moto et la télé
Si la circulation parisienne
donne une ambiance plus tendue, la maîtrise
de l’ingénieur du son permet d’entendre
la voix de l’enfant et celle de son père,
en moto, coincés entre un bus et des voitures.
Dans toutes circonstances, l’intimité
des relations humaines est mise en avant. Le père
et le fils communiquent, rigolent, s’amusent,
même si on reproche à Gérard de
ne pas assumer son rôle. Le côté
privilégié de la vie d’Antoine
et de ses parents s’entend par le calme des
appartements ou la possibilité d’entrer
dans une cour pavée qui sépare l’habitation
des rumeurs de la ville. Le cachet historique
de cet immeuble ancien, et le calme du lieu s’entendent
avec la résonance dans la cour des cris de
l’enfant ou du moteur de la grosse cylindrée.
Dans tout le film, on sent une
grande attention donnée aux bruits d’ambiance,
sans jamais bloquer complètement les conversations.
Rien n’est en studio tout reflète la
réalité des lieux choisis pour le tournage.
La référence de Pialat, du côté
du son comme des jeux de l’amour, dans ce film
beaucoup plus serein que ses précédents,
se trouve chez Renoir et sa Règle du jeu.
Les moteurs de voiture, ou d’avion comme au
début du film de 1939, ont toujours fasciné
Jean Renoir qui aimait placer ses acteurs dans une
ambiance marquée par la ville. Certains dialogues
semblent sortir des pièces du château
de Dalio : « T’es parti mais t’es
là quand même » dit Sylvie,
« mais j’t’aime » répond
Gérard. Le son d’ambiance, les dialogues
sont renoiriens, tout comme la musique et l’extrait
d’un film vu à la télé
par Gérard et Sylvie, même s’il
s’agit d’un film de Pabst.
Dans L’Atlantide
réalisé par le cinéaste allemand
en français et en allemand (deux versions),
on entend résonner la
voix du héros dans un palais caché au
milieu du désert : « Antinéa
! Antinéa ! Qui es-tu ? ». Gérard
exagère la dramatisation du timbre tremblant
de la voix de Pierre Blanchar, enregistrée
en 1932.
Il fait rire Sylvie avec des gestes ralentis et un
regard halluciné en criant « Antinéa…
». Mais la voix du héros sorti du
récit de Pierre Benoît disparaît
quand résonne le cri « Paris ! »
qui lance la musique rapide d’un cancan. C’est
ici qu’on pense à Renoir et à
son French cancan, que Pialat avait déjà
cité dans Van Gogh. Le morceau de
musique survolté d’Offenbach pousse Gérard
à saisir Sylvie et la faire danser, lever sa
jambe plus haut, même s’il est difficile
d’égaler Florelle dans le film de Pabst.
Ce gag improvisé en fonction du son d’ambiance
sorti d’une télé montre la réactivité
des acteurs et l’importance du moindre élément
sonore, qui chez d’autres cinéastes aurait
été considéré comme parasite.
Il devient ici le centre de la séquence et
permet un hommage à deux cinéastes à
la fois.
Conversation chuchotée
au milieu de la musique
La thalasso aux Sables
d’Olonne propose aux spectateurs de capter à
la fois le fil d’une conversation machiste chuchotée
entre Gérard et Jeannot (« y va y
avoir du grattage de porte ce soir ») et
la musique sur laquelle dansent les participants d’un
colloque ou d’une réunion d’entreprise.
La prise de son tout en finesse saisit encore une
fois le lointain et le proche, l’intime et l’universel.
La conversation reste tout à fait audible,
alors qu’une chanson de Björk résonne
sur la piste de danse à 20 mètres de
la table des personnages principaux. Pendant que Gérard
et Jeannot fantasment sur les danseurs «
c’est des médecins qui vont avec des
mannequins », la musique continue d’entraîner
les personnage en profondeur de champ. Un morceau
pousse Sylvie à se lancer dans la danse elle
aussi : « This is the rythm of the night
». Gérard est exclu du son de la
piste de danse. Quand il se décide à
raccompagner une amie, Sylvie et Jeannot sont enlacés,
profitant du slow langoureux : « Many rivers
to cross ». L’environnement sonore
nous dit que Gérard n’entre pas dans
la danse. Qu’il râle et fait des blagues
machistes, mais qu’il ne peut pas se laisser
aller au plaisir sensuel des corps bougeant en rythme.
Les couples se séparent et forment d’autres
couples. En bord de mer, le son de l’océan
domine, mais nous laisse percevoir la conversation
entre Gérard et son ami, tandis qu’en
fond sonore on entend encore le slow sur lequel danse
Sylvie. La musique rassemble encore, de façon
ténue, le couple déjà séparé.
Pourtant ce lien explique que Gérard et Sylvie
se retrouvent dans la même chambre quelques
heures plus tard.
Cinq sons précis
Quelques autres sons précis
expriment les relations entre les personnages.
La berceuse dans la petite boîte
à musique (1)
à remontoir, placée dans un tiroir de
la cuisine. C’est la nostalgie de ce qu’aurait
pu être l’amour entre Sylvie et Gérard.
Cette musique tire presque des larmes à Gérard
qui affirme « quand je me levais »
pour recouvrir notre bébé, «
c’étaient les plus beaux moment de ma
vie ».
Le flipper dans le bar (2).
Il évoque la jalousie de Gérard envers
Jeannot car Antoine préfère jouer avec
l’ami de sa mère qu’avec son père.
Le bruit du flipper couvre pratiquement la conversation.
On pense à des scènes tirées
de films de Godard où le billard électrique
prend une grande place. Les conversations interrompues
par ce bruit évoquent souvent la difficulté
d’expression des sentiments. Par exemple au
début de Vivre sa vie les deux personnages
ne peuvent plus se dire « je t’aime
». Dans Le Garçu, Gérard
a bien du mal à dire à son fils qu’il
l’aime. Ou alors il lui faut employer les gros
moyens, comme par exemple un jouet qui fasse un bruit
énorme.
Le camion électrique
(3)
offert à Antoine fait un tel vacarme qu’il
couvre tout dialogue. C’est la façon
trouvée par Gérard pour prouver son
amour paternel. Dérangeant tout le monde, réveillant
la maisonnée, le bruit du camion hurle l’amour
pour Antoine, sans le dire vraiment, mais en s’imposant
de façon « lourde », comme Sylvie
le reproche au père de son enfant.
Le bruit des cloches (4)
accompagne la mort du père de
Gérard. Dans le village du massif central,
Gérard s’emporte contre les conditions
dans la maison de retraite. C’est au bistro
qu’il apprend par un coup de téléphone
que son père vient de décéder.
La sonnerie retentit alors le bar est quasiment vide.
Cette sonnerie d’un vieux téléphone
est comme un écho aux cloches qui rythment
la vie du village mais qui sont ici un glas pour «
le garçu ».
Le dernier bruit marquant du
film est celui de la machine à couper le jambon
(5).
Dans le restaurant où Gérard et Sylvie
ont leurs habitudes, Antoine joue avec le patron qui
coupe des tranches de jambon. Gérard sort et
demande à son fils de faire semblant de le
nourrir à travers la vitre. On est à
la fois à l’intérieur et à
l’extérieur. On constate à la
fois une grande preuve d’amour filial et paternel
et un manque d’échange avec des mots
(une vitre les sépare). Un bruit de machine
remplace une fois encore une conversation. C’est
la machine qui permet le jeu, le gag et qui dit plus
de choses que Gérard ou Antoine. Cette scène
est touchante et peut-être est-ce pour cela
que Sylvie pleure et que Pialat décide de terminer
son film sur ces quelques sons.

Martin Barnier
Maître de conférence en "Etudes
Cinématographiques et Audiovisuelles"
à l'Université Lumière Lyon 2.
Auteur de nombreux articles sur la question du son
au cinéma et de plusieurs ouvrages également,
dont En
route vers le parlant
(Editions du Céfal, 2003) et Des
Films français made in Hollywood : les versions
multiples, 1929-1935
(Editions L'Harmattan, 2004).
|