Le Trajet vers Campagne par Aby Mathieu
Sous le soleil de Satan (1987)
    
        Le trajet en direction de Campagne (par la route de Chalindry) est LE passage obligé pour le jeune prêtre (c’est d’ailleurs ce que lui déclare l’abbé Menou-Segrais en l’envoyant "là-bas") ; ce parcours semé d'embûches reste l'itinéraire (le seul) à suivre pour tout aspirant à la sainteté. Ainsi, même si Dieu ne se manifeste pas dans le ciel, il est présent dans la terre, à travers le trajet balise de l'homme perdu et en quête d'un guide.

     

        Le prêtre emprunte tout d’abord une route de campagne, un chemin tracé dans le sol dont il ne sort pas.
On remarque très vite que l’itinéraire de Donissan est préalablement inscrit au sol comme s'il lui était imposé.
La profondeur de l’image est toujours fermée et le personnage n'est pas toujours à son aise dans le cadre ; il ne semble pouvoir en sortir : le ciel bas barre l’horizon, l’aspect vallonné de la plaine déforme la perspective, mais ce sont surtout les barbelés que longe Donissan qui créent cette impression d’un parcours "tout tracé". D’ailleurs que lorsque Satan, sous la forme du maquignon, rencontre le jeune prêtre, il lui propose immédiatement de prendre un raccourci ; il lui fait quitter la route, et va même jusqu’à l’obliger à franchir des barbelés, dans lequel Donissan va s’empêtrer avant de tomber. C’est finalement son "ami" qui devra l’en extraire en le tirant à bout de bras vers lui afin que prêtre épuise puisse échapper un moment au dessein de Dieu.

        Toute la séquence de la « tentation » est d’ailleurs forte de sens ; l'image en dit sans doute plus que le diable lui-même.
        Elle commence véritablement quand Donissan est couché à côté de Satan ; le curé n’est alors qu’un homme, il est totalement rattaché à la terre, à la boue, à cet état primitif de l’être humain (Adam).
        Le diable l’embrasse et lui impose alors le souffle que Dieu lui-même aurait dû envoyer à sa créature pour la faire vivre, pour la soutenir ; il lui chuchote alors : « vous me portez tous dans votre chair. » Par ce geste, par cette phrase et par sa posture (il se redresse et fait face au prêtre allongé), il s'impose ainsi comme la nature même de l’homme.
        La suite de la conversation - qui est une reprise presque mot pour mot de la tentation de Jésus au désert - est d’ailleurs traitée comme une sorte de jeux de miroir entre le diable et Donissan, un champ/contrechamp avec amorce, où "l'autre" est tel un reflet, où chaque protagoniste se mire. Tout est baigné par le bleu ambiant : l’absence de lumière montre qu'à présent Dieu est absent comme il l'était du reste durant la journée où la lumière divine ne semblait pouvoir percer à travers le ciel.
        Au petit matin, le diable disparaît ; Donissan est alors habilité à réintégrer l’univers divin et c’est encore l’image qui nous le fait savoir. Tout le trajet de Donissan sera ainsi marqué par la progression vers une monochromie ambiante.

        Au début de la marche, les couleurs des paysages sont marquées ; les teintes vertes et les brunes, sur lesquelles se distingue le noir de la soutane de l'abbé (ni tout à fait terrestre, ni totalement divin), déterminent aussi la dimension terrestre du film. Jusqu’à l’irruption de Satan, subsiste une prédominance du vert et du brun, mais lorsque Satan tente de détourner le prêtre de son devoir, c'est tout le domaine de l’occulte et du surnaturel qui s'offre à nous ; la couleur n’a plus lieu d’être, l’image est bleue, sombre, fantastique.
        Après le combat, Donissan, qui s’est affirmé comme un être de foi, a le droit de toucher au divin et baigne dans la lumière de Dieu (le sait-il lui-même à ce moment-là ?). La lumière est quasi blanche. Mais comme Donissan est encore aveugle, cette blancheur reste voilée, presque grisée, anormalement sale et ce n’est qu’à la fin du film que qu'il pourra toucher véritablement au sacré, les yeux ouverts dans le confessionnal, le front nimbé de la divine lumière qui viendra transpercer le cadre.

        Dans cette séquence du trajet d'Etaples à Campagne, comme dans tout le film d'ailleurs, le sens du récit reste profondément lié au travail de la lumière qui se montre infiniment plus révélatrice que ne pourrait l’être n’importe quel discours. Donissan aspire à la sainteté, Donissan doute et se sent rejeté ; les réponses sont pourtant « », ancrées dans l’image... mais seul le spectateur, du haut de sa vision divine peut-être - car totalement extérieure à l’action -, peut les percevoir.


Aby Mathieu pour www.maurice-pialat.net - mars 2005 -
Etudiante en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles" à l'Université Lumière Lyon 2.

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