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Pour
Suzanne par Michel Boujut
A nos amours (1983)
Pialat l'unique. Le pelé, le galeux du
cinéma français nous envoie une fois
de plus en pleine poire l'un de ses
films sans graisse dont il a le secret. Car c'est
ainsi : il y a dans le cinéma les films avec
et les films sans graisse !
Ceux de Maurice Pialat donnent à voir
et à entendre des petits bouts de réalité
au scalpel, sans jamais recourir ni au naturalisme
fourbu ni au psychologisme borné. Mieux que
quiconque, il sait montrer sans souligner fêlures,
engluement, désespoir. Sous le débraillé
apparent régne la plus grande rigueur. Un film
de Pialat est toujours aussi un film sur
Pialat. Un film-névrose, un exercice masochiste,
un ruban d'autobiographie permanente.
Il tourne son premier long métrage, L'Enfance
nue, en 1967, à quarante ans passés,
une œuvre admirable, la vie d'un enfant de l'Assistance
dans le Nord de la France. En 1970, il réalise
un feuilleton télé au ton très
inhabituel, La Maison des bois - encore des
enfants séparés de leurs parents. Puis,
avec Nous ne vieillirons pas ensemble, sélectionné
à Cannes en 1972 (et pour lequel Jean Yanne
obtiendra le Grand Prix d'interprétation),
Pialat se fait chroniqueur à vif de son propre
échec conjugal. Cris et chuchotements d'un
couple qui n'en finit pas de rompre. Autre chef-d'œuvre
deux ans plus tard : La Gueule ouverte. L'agonie
de sa mère atteinte d'un cancer, au jour le
jour. Bide noir suivi de cinq ans de silence forcé.
Puis Passe ton bac d'abord, chronique de
la grisaille et de la crisaille d'adolescents au pays
minier. En 1979, Loulou, avec Depardieu et
Huppert, ou le blues des déchirures de l'amour.
Six films en seize ans pour l'un des trois ou
quatre plus grands cinéastes français
contemporains : c'est peu et c'est dans la logique
du système de nos belles institutions cinématographiques.
Voilà aujourd'hui le septième.
Ça s'appelle A nos amours, à
moitié seulement par dérision. Bien
sûr, c'est irracontable, comme tous les vrais
films. Suzanne a quinze ans (dans le rôle :
Sandrine Bonnaire, une des plus heureuses découvertes
du cinéma depuis longtemps). Elle déboule
dans la vie avec sa moue encore pleine d'enfance.
Minijupe et cheveux fous. Avec des copains de
collège pendant les vacances, elle répète
la pièce de Musset, On ne badine pas avec l'amour
: « Vous ne croyez pas qu'on puisse mourir
d'amour ?... » Dans l'un des premiers plans
du film, Pialat nous la montre de dos, figure de proue
à l'avant d'un bateau qui fend les vagues.
Avec le vent qui fait palpiter sa jupette et le chant
de Klaus Nomi qui colle à cette image comme
la marque du destin. Et puis Suzanne se retourne et
nous fixe dans les yeux avec un regard qui a mal et
qui fait mal. Suzanne aime faire l'amour, mais n'aime
pas les mecs avec qui elle le fait. « C'est
difficile d'aimer, ce n'est pas difficile de coucher,
commente Pialat. Il suffit de ne pas savoir
résister, et le premier venu convient. »
C'est ce qui arrive à la petite Suzanne qui
aime « ça » mais qui pleure de
se trouver le cœur sec. A la fin du film, le
père de Suzanne, au moment où ils vont
se quitter, le lui dira à sa façon de
papa peu doué pour les confidences, à
la façon de Pialat qui tient le rôle
magnifiquement : « Tu n'es pas aimante,
Suzanne ! »

Dans cette chronique familiale (Suzanne la baiseuse,
son frère Robert, écrivain en herbe,
le père et la mère fourreurs de leur
état), le bonheur est absent, ou si furtivement
présent, qu'il rend les choses encore plus
pénibles à vivre. Au milieu, donc, de
ce malheur ordinaire (où la famille apparaît
bien comme le vivier de toutes les névroses),
Suzanne éprouve sans phrase le sentiment tragique
de l'existence. Sortie de l'enfance, ses premiers
orgasmes lui ont donné le vertige de vivre.
Comme si baiser, c'était aussi se faire baiser.
Un moment de jubilation sensuelle
La mise en scène de Pialat capte dans
la tension, dans la blessure, le moindre frémissement
de conscience. La sécheresse de l'épure
n'empêche point l'émotion de passer,
bien au contraire. Ni de vous nouer la gorge. C'est
même par cette pudeur impudique que Pialat vous
met le cœur à l'envers. Son cinéma
est celui de la souffrance, du déchirement.
Lorsque le père revient furtivement un soir,
après avoir abandonné les siens pendant
plus d'un an ou deux, il laisse tomber cette phrase
qui est peut-être la clé du film : «
Quand Van Gogh est mort, il a dit : « La tristesse
durera toujours. »»

On se méprendrait complètement
si l'on croyait qu'A nos amours est un film
accablant. Par ses plans-séquences comme par
ses dialogues à la pointe sèche, et
par ses acteurs admirables, il est une œuvre
d'art, donc un moment de jubilation sensuelle où
se mêlent la tendresse et la cruauté.
Suzanne, héroïne perdue et éperdue,
est une des plus belles créations romanesques
du cinéma français, toutes époques
et tous styles confondus. L'héroïne cinématographique
de l'année 1983, c'est elle et personne d'autre.
Lumière.
Bien sûr, si vous aimez le cinéma
tiède et confortable, ce film n'est pas pour
vous. Par contre, si vous ne craignez pas d'être
entamé par lui, précipitez-vous
y. Car vous n'en sortirez pas intact ! Vous en connaissez
beaucoup de films, vous, dont on puisse dire ça
?
[Texte écrit pour Les
Nouvelles (17-23 novembre 1983) et publié
avec l'autorisation de son auteur.]

Michel Boujut
Critique de cinéma.
Retrouvez l'entretien
que Michel Boujut a accordé à
la revue en ligne Kinok >>
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