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Suzanne
et le vieillard par Michel Mardore
A nos amours (1983)
Une adolescente en minijupe blanche, debout à
l'avant d'un bateau, tourne le dos au spectateur.
Le générique de A nos amours
se déroule sur cette image. Quand le dernier
« carton » est passé, la jeune
fille se retourne. Elle sourit. Cela peut paraître
irrationnel, mais ce plan évoque de façon
irrésistible un film déjà ancien.
Il y a plus de vingt ans, les « Cahiers du cinéma
» en avaient fait le symbole des jeunes réalisateurs
qu'ils défendaient. Sur la couverture de leur
numéro « Nouvelle Vague », paru
en décembre 1962, on voyait deux filles en
maillot de bain, debout sur le pont d'un petit voilier,
faire en riant des signes au lecteur. La photo était
tirée du film de Jacques Rozier Adieu Philippine.
Tout ça ne nous rajeunit pas. D'autant
que la suite de A nos amours confirme l'impression
initiale. Il s'agit bien du même cinéma,
de la même volonté d'arracher aux comédiens,
par l'improvisation et le choix systématique
des
« premières prises » - quand ils
sont encore frais et ne composent pas leur personnage
-, une sorte de super-naturel, la vérité
fragile de leur être. Jean Eustache, autre débutant
des années soixante, poursuivait le même
but. Maurice Pialat, en demeurant fidèle à
cette esthétique, a pris gaillardement le risque,
en plein retour du cinéma vers la stylisation,
la théâtralité, de passer pour
un vieux schnock.

Et ce n'est pas le sujet qui l'aidera. N'en a-t-on
pas vu, des filles de quinze ans, comme son héroïne
Suzanne, qui couchaillent
à gauche et à droite pour oublier leur
difficulté d'être et, accessoirement,
faire souffrir le minou qui les a dédaignées
? Que Sandrine Bonnaire, la Suzanne en question, ait
un physique aussi peu « cinéma »
que celui des interprètes de Rozier et une
présence formidable ne change rien à
l'affaire. La « modernité » apparente
de son comportement souligne, au contraire, que le
regard est bien celui d'un homme approchant la soixantaine.
Mais c'est à l'instant où ce film affirme
inconsciemment sa désuétude qu'il conquiert
le spectateur. Dès que Maurice Pialat surgit,
se mettant en scène lui-même dans le
rôle du père de Suzanne, quelque chose
de très fort se passe. On sent, à travers
les crêpages de chignon familiaux qu'il représente,
ou dans les tête-à-tête qu'il s'offre
avec sa fille, non un effet d'exhibitionnisme mais
un désir émouvant de s'exprimer. Et
comme toute parole vraie, celle-ci passionne.
Il y a, vers la fin de A nos amours,
un interminable repas - parfait pendant des scènes
de bouffe de Loulou - où Pialat, à
travers sa famille, défie l'univers entier.
Des moments pareils, on voudrait qu'ils ne finissent
jamais.
Prodigieux pouvoir mimétique du cinéma
: il y a dix ans, n'osant monter en première
ligne, Pialat faisait incarner ses bagarres sentimentales
par Jean Yanne dans Nous ne vieillirons pas ensemble.
En 1983, jouant son propre rôle, papa Pialat
se met à ressembler de manière hallucinante
à Jean Yanne. Moralité : tout est de
la vie, tout est de la fiction. Les Rozier, Eustache,
Pialat ont été des faux-vrais, comme
tous les bons cinéastes. C'est pour ça
qu'on les aime.
[Texte écrit pour Le
Nouvel observateur (vendredi 18 novembre 1983)
et publié avec l'autorisation de la revue.]
Michel Mardore
Critique de cinéma.
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