| 
L'Enfance
perdue par Sébastien Miguel
La Maison des bois (1971)
Entre chiens et loups. Un paysage lunaire. De
vastes étendues de champs balayées par
un léger vent et à peine sorties de
la fraîcheur obscure de la nuit. Une petite
silhouette seule s'acheminant vers son «
chez lui » sur les chants sacrés
de Maurice Ravel. C'est un poilu et nous sommes en
pleine grande guerre. Et c'est avec ce plan, sobre
et dépouillé, que Maurice Pialat choisit
de commencer ce qui restera jusqu'à la fin
de sa carrière son uvre la plus longue
et la plus dense.
Cette Maison des bois d'une durée
de 7 heures, fut en fait une commande de l'ORTF proposée
par un producteur, Yves Laumet après la découverte
de L'Enfance nue en 1968. Et c'est justement
Yves Laumet (coproducteur et
co-scénariste) que Maurice Pialat choisira
pour interpréter ce soldat revenant du front.
Peut-être pour remercier l'homme de sa confiance
intarissable dans un projet dont il fut le premier
à croire, mais aussi pour démarrer son
uvre avec une certaine amplitude, une volonté
de mêler dés le commencement la très
grande et la toute petite histoire.
Cette petite histoire justement, elle se déroule
dans l'Oise courant 1917 dans un tout petit village
du Nord de la France.
Mais les enfants eux, continuent de courir et
de vivre, faisant mine de pas voir les tragédies,
le cataclysme.
Alors ils continuent de jouer : aux garnements, aux
curieux, aux adultes, aux soldats
L'innocence
des jeux fait très vite
place à la caricature des actes déraisonnables
du monde des adultes. Saisissante séquence
dans laquelle les enfants jouent à la guerre
et s'amusent à donner la mort dans une grotte
où les croix en bois vont vite faire place
aux cris... Chez les trois enfants dont s'occupe le
garde chasse
M. Picard, un pourtant semble être le favori
(et de la famille et du cinéaste). Celui avec
qui la caméra va le plus se lier. C'est le
petit Hervé. Un petit garçon dont le
père est au front et la mère Dieu sait
où. Hervé joue comme les autres mais
le dimanche il souffre comme personne.
Les mamans des autres passent le week-end avec leurs
enfants, leurs écrivent des lettres, etc..
Mais Hervé, lui, est seul. Son père
est absent et sa mère a fui. Alors oui, il
se révolte comme beaucoup d'écorchés
vifs qu'était Maurice Pialat. Il jette des
cailloux aux cygnes sauvages ou envoie valser la boîte
de bonbons opulente qu'on lui tend.
Nous sentons très fort à quel point
ce petit Hervé représente les obsessions
du cinéaste. Une sorte d'hymne à l'enfance
vierge. Sans concession faite au monde des adultes.
Ainsi passeront les jours d'Hervé entre
chagrin et joie. Car aux instants de souffrance succéderont,
grâce à la famille Picard, des instants
ensoleillés et éternels. Pialat consacrera
la presque totalité d'un épisode à
l'après-midi de dimanche où un pique-nique
est organisé. L'herbe verte, les petits canotiers
et les instants de pur bonheur terrestre rappellent
Renoir (père ou fils). L'univers spatial de
La Maison des bois est constitué de
plusieurs décors sans cesse récurrents
accentuant davantage la vraisemblance de la vie communale.
L'école, l'église, la demeure bourgeoise
du conte et la ferme des Picard. Avec ces clairières
apaisantes et rassurantes. Un extraordinaire terrain
de jeu.
|