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Avoir
la peau du cinéma par Isabelle
Laberge-Bélair
(A propos de Maurice Pialat - 1925-2003 -)
Il faut
le dire simplement, c'est enfin l'enfance, et les
âges qui lui succèdent, avec leurs façons
dedétruire, de fuir et de se retrouver, de
se garder.... Il n'y a pas de mal à d'abord
reconnaître que ce qui nous plaît de Pialat,
c'est le fait qu'il fonde son cinéma sur l'appréhension,
plutôt que sur la critique. Pialat se prend
pour un homme, et pas du tout pour un Dieu. Aussi
ce n'est pas complaisamment que défile son
cinéma, mais avec une rigueur impossible :
celle des journées lasses, nerveuses, et remplies
jusqu'au prochain matin.
La caméra
est ici une machine qui ne s'arrange pas d'une représentation
mais trouve son accomplissement dans le geste tendu
qui lui fait user de toutes ses ressources : laisser
tourner, rester là, suivre l'action. Comme
ces âges qui n'ont pas la possibilité
de se conserver intacts, le cinéma de Pialat
se poursuit fatalement, ivre de ses délinquances,
formé à l'offense et à l'humilité.
Le sacrifice est déjà fait d'un humanisme
sans remords : la paix n'advient jamais, pas même
quand toutest résolu. Ou si, peut-être,
mais c'est une drôle de paix, elle ressemble
à un
épuisement, c'est une paix ruinée, une
paix d'après-guerre, un départ qui ne
changera rien. Narboni a dit : « le malest
fait ». Il est trop tard en effet pour n'avoir
pas reconnu certaines choses qui sont la part de la
vie, après un film de Pialat. La conclusion
de l'incurabilité de la vie, de son indéfectible
violence, par exemple. Or la lutte exaspérée
- car la tristesse durera toujours - a ce charme que
l'on ne voit guère au cinéma, un charme
noir et coupable, cruel.
Faut-il pour autant résumer par le sordide
le travail de Pialat ? Cela ne lui plaisait pas :
cetterengaine
. Qu'est-ce qui est sordide ? L'intensité,
la densité qui prévaut partout, âgée
mais jamais résolue, ou la franchise du regard,
des corps, de la parole ? Ce n'est pas supportable,
ça ? Bien sûr que ça l'est - et
pourquoi demanderait-on au cinéma d'éviter
cette merveille ? Il faut bien en conclure que beaucoup
préfèrent se raconter des histoires
et s'en faire raconter, plutôt que de s'intéresser
à ce qu'ils traversent
. Non, le cinéma
de Pialat n'est pas une maladie, c'est plutôt
un rapport intime, troublé et troublant, avec
le monde : une nudité qui affleure.
On a beaucoup
cherché à définir la «
méthode Pialat », puisque c'est certainement
à cet endroit, à ce moment que ce qui
se produit, dans son cinéma, trouve son inspiration
rageuse. C'est une force inquiétante qui donne
aux films de Pialat ce désordre de la réalité,
cet effondrement silencieux du sens qui préside
à la matérialité trop vraie du
monde. Contrairement à ce que l'on serait porté
à croire, sauf les scènes de repas,
le texte ne relève pas de l'improvisation.
Or la tension de ce qui n'est pas résolu, et
ne le sera jamais, est écrasante. On est bien
éloigné d'un jeu, d'un film qui semble
se finir continuellement, s'ancrer définitivement
dans chaque image, accomplir sa propre perfection.
Mais qu'est-ce qui sera un accident révélateur,
et qu'est-ce qui sera une carence ? Pialat acquiesçait
sans réserve au désir de faire un cinéma
« de terrain », dans la boue, sur la route,
dans l'eau, dans l'obscurité, à la recherche
de la vérité du sujet, qui allait se
découvrir par l'accident. Mais il déplorait
souvent que le film lui ait
échappé, la moitié du
film étant à peu près n'importe
quoi : seulement certains fragments traduisaient
sa recherche, certains acteurs, à certains
moments, avec lui ou malgré lui. Une part d'abandon
échoit donc en partage
.
Ainsi, la mise en scène de Pialat ne serait
pas une uvre-en-train-de-se-réaliser,
mais un déploiement de forces attentives, alertes,
un filet pour les poissons (Evelyne Ker) et les papillons
(Sandrine Bonnaire), ceux qui mordent à l'hameçon
et se blessent, ou ceux qui s'envolent, forts et nonchalants
dans la cruauté du jeu. Mais il ne faut pas
oublier l'équipe technique, qui entre elle-même
en jeu comme un acteur, mise en disponibilité
par l'ignorance et la responsabilité de ce
qui va se passer.1
Faire du cinéma n'est peut-être pas faire
du cinéma, après tout.
C'est peut-être éviter d'en faire. Quoi
qu'il en soit, éviter l'ostentatoire du tournage,
y mêler de la vie, c'est entrer
dans un processus créatif dont peu, dans le
cinéma, se prévalent, alors que la plupart
des formes d'art le privilégie - à juste
titre, d'ailleurs. Et pourtant, les possibilités
sont patentes. Pialat, malgré la difficulté,
le manque de moyens duquel ses films sont primordialement
issus (il le dit lui-même), et qui implique
certainement une bonne dose d'insécurité,
a le mérite et le courage d'appréhender
le monde à l'aide d'un cinéma qui n'est
pas programmatique, mais participatif, qui s'accomplit
par l'induction, et ne se réduit pas à
l'exécution. « Quand on cherche à
se donner une contenance, c'est que c'est mauvais
», dit-il. C'est peut-être en effet
en laissant la chance à la maladresse de se
manifester (dans le jeu des époux Thierry comme
dans celui de Depardieu), que peut advenir une image
de l'existence. « Ce n'est que dans l'imperfection
qu'il existe de la haine, de la souffrance ou de l'amour,
et elle seule confère une existence aux individus
»2.
Ah ! Le
voilà, le mystère irremplaçable
de la présence.
Ce qu'il
y a de plus remarquable chez Pialat c'est la peau
: sa blancheur, ses rougeurs ou ses marques profondes
constituent
le paysage premier de l'uvre, sa première
importance.
On est presque étonnés de voir des êtres
de chair et de sang au cinéma, comme s'il s'agissait
là d'une incongruité ! « Des
êtres qui offrent avant tout leur matière
»3
: de Jean Yanne, Isabelle Huppert, et de ces acteurs
non professionnels ou moins connus, de tous les âges,
la caméra s'approche, et la lumière
tombe assez crue pour que cette peau accède
à l'évidence d'une sensualité
qui n'est pas plastique, mais vivante. Autrement que
par cette peau dévoilée, les personnages
de Pialat établissent leur humanité
par le fait qu'ils se trahissent (au sens où
l'on se révèle) les uns devant les autres,
en faisant mine de ne pas s'en apercevoir. Et nous
qui sommes là pour le voir, nous sommes en
face de ce qui, précisément, bouleverse
dans les rapports humains : ce semblant d'échange
qui communique au-delà de tout. C'est à
la fois « l'amorphe et envahissante familiarité
»4,
et l'amour, tous deux incapables de pourvoir. Rapports
de force, pudeur, désolation : dans tous les
cas, l'équilibre est fragile. Tendancieusement,
tolérer l'intolérable, aller vers là
où ça fera le plus mal, admettre la
désillusion avant toute chose. Le conflit n'est
pas à résoudre, mais à revivre
: goûter encore l'amertume, le dysfonctionnement,
la dérive. Aimer n'ira donc jamais sans faire
mal, mais on ne se violente pas tellement pour se
blesser : plutôt pour infliger une défaite
à l'autre, ou pour lui montrer que l'on se
débat, malgré la paralysie dont il nous
affecte.
Le film
pialatien est un film susceptible et volontaire, comme
le bonhomme, un film qui, comme ses personnages, cherche
le trouble, arrive là où il n'est pas
attendu. « Mais moi, je veux me détruire
dans le monde
»5
dirait Cioran.
« Celui qui fout la merde »6
est celui par lequel la vie arrive, vraie de la vérité
d'une révolte qui s'abîme sans cesse,
mais qui reprend ses gestes, ses attitudes, jusqu'à
toucher au sublime d'une compréhension qui
s'affirme au-delà de la violence. «
C'est une des raisons pour lesquelles je ne voulais
pas mourir ; je voulais continuer à jouer avec
elle » : ainsi le scénario d'A
nos amours a-t-il été modifié
en fonction de la rencontre de Pialat et Sandrine
Bonnaire.
Et l'on
peut croire assez facilement, en fait, que le cinéma
de Pialat échappe définitivement au
sordide, comme la vie elle-même.
[Texte
écrit pour la revue québécoise
Hors
champ (mai 2003) et publié avec l'autorisation
de son auteur.]
Isabelle Laberge-Bélair
Critique
de cinéma.
Notes
:
1. Voir à ce sujet
les entretiens accordés par Jacques Loiseleux
et Yann Dedet concernant leur collaboration avec Pialat.
2. Emile Cioran, Le Livre
des leurres, Paris, Editions Gallimard, Collection
Arcades, 1992, p. 224.
3. D'après Vincent
Amiel.
4. Georges Steiner, Dans
le château de Barbe-Bleue, Paris, Seuil,
1971, p. 60.
5. Emile Cioran, Op.cit,
p. 260.
6. Lors du repas d'A nos
amours, Evelyne Ker (la mère) lance à
Pialat (le père), qui fait irruption dans la
scène : « Tu es revenu pour foutre
la merde ! ».
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