Le Garçu par Philippe Roger
Le Garçu (1995)

        Le cinéma que pratique Pialat est à la fois évident et énigmatique. Il s'impose et se dérobe ; on ne sait comment le prendre. Par ses contradictions il peut évoquer Renoir, avec son alliance d'engagement et de roublardise, et sa carrière inégale (Le Garçu, deuxième réussite récente après l'étonnant Van Gogh, et les deux échecs plus anciens de Police et du Soleil de Satan). Le mystère résulte aussi de l'exercice de la liberté : peu de cinéastes proposent aujourd'hui des œuvres aussi irréductibles aux normes admises. Mais au delà de ces généralités, c'est le film qu'il faut prendre à bras le corps. Le Garçu.
       
        Et d'abord l'affiche, qui induit en erreur ; le « garçu » du titre n'est pas le garçon de l'affiche... Cette fausse piste n'est certainement pas qu'un gag. Puis, en bonne logique d'analyse, on peut s'interroger sur le début et la fin du film. Là aussi, une surprise par rapport à l'affiche : le très présent Gérard (Depardieu) est absent de la scène introductive, ainsi que du plan final. Le Garçu démarre par une scène à deux, qu'on pourrait intituler « la femme et l'enfant d'abord » ; un enfant et sa mère, sans le père. Le film se coupe, en fin, sur un plan isolant la mère, toute en larmes retenues : Gérard reste off ; hors-jeu. Autre angle d'attaque possible : les scènes-clefs qui restent, après coup, dans la mémoire du spectateur. Il y a là certes une part subjective, mais le choix opéré n'est pas arbitraire ; il correspond forcément à des nœuds du film. Les deux moments qui me semblent s'imposer sont la danse des visiteuses médicales, d'une part, et d'autre part la tranche de jambon. Dans les deux cas, le personnage masculin se trouve relégué à la condition d'un spectateur tenu à distance du centre de l'action. Assis à une table à l'autre bout de la salle de l'hôtel, Gérard observe de loin les évolutions des danseuses sur la piste ; bien plus tard, alors que le film va s'interrompre, le même Gérard fera semblant de manger la tranche de jambon que lui tend son fils, de l'autre côté de la vitre du café. L'absence de contact réel est rendue plus cruelle par la proximité objective (l'épaisseur d'une vitrine).

        Qu'est-ce donc que l'homme (masculin) pour Pialat ? Ce qui disparaît. Le confirme le plan terrible du lit vide, de ce lit auquel on vient d'ôter le poids mort du cadavre du grand-père, le vrai « garçu ». Le cinéma enregistre l'imminence de la disparition du corps masculin. Des corps opaques, certes massifs mais menacés. Les hommes sont vus comme des agglomérats d'angoisse, de douleurs, de peurs ; des sécrétions de malheur ; des bombes prêtes à imploser. Rien à voir avec la lumière insolente qui traverse corps de femmes et d'enfants. Les deux scènes-clefs repérées posent la limite ; Gérard ne va ni danser ni manger. Il est déjà du côté du périssable, donc de la mort. On ne s'étonnera pas qu'il aille mimer l'agonie lors d'un coït : au plus près de la femme, il ne peut qu'avouer sa nature de poussière.

        Au rebours d'une époque volontiers asexuée, le cinéma de Pialat tranche à vif entre hommes et femmes ; entre eux, le divorce n'est pas anecdotique mais ontologique ; constat pessimiste, peut-être réaliste. Et si l'enfant intéresse tant le cinéaste, c'est parce qu'il est ce qui se détache de la femme pour devenir implacablement l'homme, cet être incomplet voué à la mort. La trinité familiale renvoie en fin de compte à l'opposition binaire, sexuée. D'où la violence ; ce qui est binaire ne souffre pas d'échappatoire. La scène de danse à l'hôtel se comprend. Danse rituelle, sauvage et froide, des femmes entre elles ; les quelques hommes à proximité ne changent rien à l'affaire. Danse terrifiante d'une humanité qui n'est pas celle des hommes. Le sexe est ce qui sépare. Section, voire dissection.

        Le cinéma ne peut pas être qu'un scalpel qui découpe lucidement la chair du monde. Face cachée de son action, le cinéma est aussi rêverie, propre à cicatriser les plaies qu'il a ouvertes. Deux aspects pourraient ainsi être distingués dans le dernier film de Pialat ; d'un côté la dure vérité des corps (la justesse des personnages passe par les postures physiques successivement empruntées), de l'autre l'invincible utopie distillée par le filmage. Celui de Pialat est féminin, dans sa manière d'appréhender le temps et l'espace. Le temps chez Pialat est instant pur, soustrait à la fausse linéarité, à la prétendue causalité du temps normatif, masculin. Cette irruption d'un temps féminin détruit chez le cinéaste l'illusion de la narrativité classique ; il ne peut y avoir d'histoire, au sens ordinaire du terme, en un univers où chaque instant réinvente le monde. Côté espace, même audace féminine d'un ensemble global, le moins fragmenté possible ; les corps se meuvent en leur intégrité au sein d'un continuum homogène. Certes le montage et ses ellipses réintroduisent la fracture masculine, mais avec une discrétion de plus en plus fine.

        Cet espace-temps qui s'aventure sur les rives du féminin a ses lois. Ainsi le scénario, apparemment absent de ce type de structure ouverte, se recompose en réalité différemment. On assiste à une suite discrète de métaphores filées, d'images reprises sous des formes nouvelles. La scène majeure du camion était annoncée par celle de la piscine, où Gérard manifestait déjà son désir d'être conduit par son fils, en un train imaginaire ; un train qu'on retrouvera dans celui, fort ombilical, des enfants chaperonnés en pleine rue par les maîtresses de la garderie.
La cohérence des figures est grande, simplement elle est métamorphique, donc poétique. Le tissu du film est vivant dans sa complexité secrète.

        Masculin, le fantasme ordonnateur de l'ensemble est celui du devenir-femme. On trouve exposée avec clarté cette utopie tragi-comique dans la scène d'Antinéa. La télévision diffuse L'Atlantide de Pabst. Gérard semble faire l'enfant, mimant avec délice le mélodrame suranné sous les yeux de sa femme ; puis, coup de théâtre, il se transforme littéralement en french cancan, suivant en cela la suite du film télévisé... Que le cinéma le plus ancien passe par le canal télévisuel est significatif d'une autre tendance du Garçu, celle qui permet de situer le film de Pialat dans la ligne d'une télévision elle aussi utopique ; une télé révolutionnaire, rossellinienne, didactique et ludique.
Une télévision où le miracle de l'instant serait capté et fidèlement retransmis. Les piques de Gérard contre la fade télé réelle s'expliquent par un amour déçu envers un média potentiellement fabuleux. Comme si Pialat voulait rappeler qu'il venait d'une autre télé, celle des années soixante, qui permit son film le plus extraordinaire, une certaine Maison des bois qui reste la preuve irremplaçable d'une possible télévision adulte. Le jour où Le Garçu atterrira par erreur sur quelque écran télé sera un moment rare. Quelle télévision permettrait aujourd'hui d'elle-même des personnages aussi forts que la Cathy de Fabienne Babe, qui traverse en étoile filante un film hors norme ?

[Texte écrit pour la revue Jeune cinéma (n°234, novembre/décembre 1995) et publié avec l'autorisation de son auteur.]

Philippe Roger
Maître de conférences en "Etudes Cinématographiques et Audiovisuelles" à l'Université Lumière Lyon 2.
Critique de cinéma (revues Etudes et Jeune cinéma), journaliste, réalisateur et auteur de nombreux ouvrages et articles sur le cinéma.

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