La Débutante - Rencontre avec Sandrine Bonnaire - par Alain Philippon

        Vous lui dites : « C'est très beau, votre travail dans A nos amours ». Elle vous répond : « Non, je ne m'aime pas, je suis maladroite. » Silence. Vous insistez : « Mais le film, tout de même, est très fort... » Très calme, sans passion mais sûre d'elle, elle assène doucement : « Non, je ne trouve pas. » S'il y a malentendu, ce n'est pas entre interviewer et interviewée. Il n'y a chez Sandrine Bonnaire - le regard ne ment pas - ni fausse modestie ni coquetterie. Voilà qui nous change de bien des acteurs, ceux qui font les questions et les réponses, ou ceux qui viennent à la télévision, un sourire sinistre aux lèvres, débiter avec fausse conviction un discours promotionnel appris par cœur... Il est vrai que Sandrine Bonnaire n'a que seize ans, qu'elle n'a pas d'image à gérer, qu'elle n'a pas encore appris l'art du fard. A nos amours est son premier film. Sandrine n'a pas suivi de cours d'art dramatique, et ne souhaite pas apprendre ailleurs que sur le tas. Elle n'a fait jusqu'ici que de brèves apparitions : Les Sous-doués en vacances, La Boum. Elle répond un jour à une annonce passée par Pialat dans un quotidien : quand elle se présente, elle ne songe qu'à faire une petite figuration de plus. Elle ne répond pas sur le nom de Pialat, dont elle n'a vu alors aucun film : elle vient à cette audition pour faire du cinéma, c'est tout. Pialat lui fait faire des essais en vidéo, sur des scènes des Meurtrières (un projet) et de Suzanne, devenu depuis A nos amours. Coup de foudre : Sandrine sera Suzanne. « D'emblée, déclare Pialat dans le dossier de presse, dès les essais vidéo, elle s'est révélée une actrice époustouflante. La présence de Sandrine me fut bénéfique. Comme du reste aux autres comédiens. Elle nous a littéralement entraînés. Qui aurait pu l'imaginer ? Et pourtant ce fut ainsi. La débutante nous a inspirés. Bien entendu je l'initiais aux trucs techniques, mais indéniablement elle a joué un rôle moteur déterminant. Elle a été notre locomotive. »
On connaît l'image-Pialat : souvent mécontent, prompt aux coups de gueule et aux affrontements. Une équipe de télévision avait même filmé une engueulade Pialat-Marchand sur le tournage de Loulou. On avait vu. Sandrine le savait-elle ? Oui, il l'avait prévenue avant le tournage. Il lui avait dit qu'il pouvait être dur. Elle ne l'a pas trouvé si dur que ça. Elle l'a même trouvé plutôt gentil - c'est le mot qu'elle emploie - et souhaite le retrouver sur d'autres tournages, parce qu'il la laisse libre. Elle dit s'être surtout sentie à l'aise dans les scènes où il joue avec elle : « C'était plus facile de travailler quand Pialat était mon partenaire, parce que je ne me sentais pas jugée, observée de l'extérieur. » La méthode de travail ? Apprendre le texte en gros, le savoir à moitié, laisser place à l'improvisation et à des accidents toujours possibles. Il y en a au moins un, évident, magnifique, celui où Pialat fait remarquer à Sandrine qu'elle a perdu une fossette. Moment de grâce, où Pialat prend le risque de surprendre sa partenaire, en lui lançant une réplique imprévue. Moment superbe parce que le montage garde l'infime instant de trouble de la jeune actrice, la demi-seconde qui précède la réplique. On peut admirer, car c'est admirable, le sens de la répartie dont fait preuve Sandrine Bonnaire. Mais la réplique aurait-elle autant de force sans cette demi-seconde qui la précède, sans ce moment de pur cinéma où Pialat vole à son interprète un infime moment de sa jeunesse ?
Dans la plupart des films qui se distinguent par une interprétation remarquable, on sent chacun (cinéaste et interprète) sur son propre territoire, dans son travail personnel. Il est d'autres films, plus rares, qui se distinguent par une étrange alchimie : le couple cinéaste-interprète en est le moteur véritable. Je n'évoque pas ici les couples historiques (et conjugaux), comme Godard-Karina, Rossellini-Bergman, Guitry-Delubac ou Sternberg-Dietrich. Je pense plutôt à quelques exemples récents (Skolimowski-Irons dans Moonlighting, Schroeter-Bouquet dans Le Jour des idiots) qui me semblent aller au-delà de ce qui vient d'abord à l'esprit (intimité, complicité, intelligence de l'autre). On y sent à l'œuvre une autre composante, une dynamique de très haut niveau (au sens musical : faible bruit, fort signal), une tonification réciproque de l'interprète et du cinéaste, des échanges d'énergie qui deviennent la matière même du film.



Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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