La Débutante - Rencontre avec Sandrine Bonnaire - par Alain Philippon

La matière, voire le sujet. A nos amours ne serait-il pas un documentaire sur le couple cinématographique Sandrine Bonnaire-Maurice Pialat ? Que le lien père-fille s'y double du lien cinéaste-interprète n'y est évidemment pas pour rien. Le mouvement de Pialat vers la jeunesse (L'Enfance nue, Passe ton bac d'abord) s'enrichit maintenant de l'inscription du corps du metteur en scène dans son propre film, comme si, dans ce cinéma de la captation, voire de la capture, le chasseur s'approchait, à découvert, de sa proie pour entretenir avec elle de troublants rapports de séduction. A un point tel qu'on ne saurait plus très bien qui est le chasseur et qui est la proie : n'est-ce pas Pialat
lui-même qui prend la fuite et qui s'éjecte du film pendant un long moment ? A ce jeu de cache-cache émotionnel répond étrangement un déplacement d'un autre ordre : Sandrine Bonnaire aime manifestement moins A nos amours que Beau-père, dont elle aurait rêvé être l'interprète. Ce n'est pas le moindre paradoxe du film que d'avoir pour interprète une actrice déplacée, et néanmoins totalement en place, aux yeux du spectateur, dans le système-Pialat : émouvante, juste, violente, Sandrine Bonnaire offre l'un des plus beaux personnages d'adolescentes que le cinéma nous ait donnés.
On le savait déjà : la violence, chez Pialat, arrive sans prévenir (voir la stupéfiante séquence d'ouverture de Loulou). Cette violence, on la retrouve ici, aussi bien d'une scène à l'autre (les ellipses sont tranchantes) qu'à l'intérieur d'une même scène. Comment Sandrine Bonnaire a-t-elle vécu cette mise en crise des relations familiales ? « La violence venait d'elle-même. Elle s'amplifiait de prise en prise. Dans la scène où mon frère me bat, au bout de plusieurs prises j'avais vraiment mal, alors je répondais avec d'autant plus de force. »
Comme Suzanne, Sandrine Bonnaire n'a qu'une fossette : on ne triche pas avec ces choses-là. Sandrine sourit plus que Suzanne. (Depuis quelque temps tu ne souris plus, lui dit son père dans le film. C'est, dit-elle, que le tournage la fatiguait). Elle est sans doute moins dure que Suzanne : elle a du mal à croire qu'une fille, dans la vie, puisse être aussi dure avec ses parents. Mais puisque le film se tient à la frontière de la réalité brute et de sa représentation, n'a-t-elle pas apporté à son personnage, outre, comme elle le dit, son propre langage, une âpreté qui n'appartient qu'à elle ? (Les larmes de Suzanne sont là, constantes, mais intérieures). Evoquant d'éventuels tournages, Sandrine Bonnaire rejette d'emblée et les comédies et les films « à l'eau de rose ». Elle est attirée par un certain type de sujets (des choses très émouvantes, très dramatiques). Elle a beaucoup aimé Le Choix de Sophie et La Femme d'à côté, et son regard s'éclaire quand elle me parle du projet des Meurtrières, un fait divers, l'histoire de deux auto-stoppeuses qui ont tué un automobiliste...

[Texte écrit pour la revue Les Cahiers du cinéma n°399 (Décembre 1983).]

Alain Philippon fut cinéaste (son long métrage Les Filles du Rhin fut réalisé en 1990), critique et notamment membre du comité de rédaction des Cahiers du cinéma, enseignant de cinéma, auteur d'essais (sur Jean Eustache, André Téchiné, Jacques Doillon...).



Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004