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Description
d'un combat par Alain Philippon
Sous le soleil de Satan (1987)
Pourquoi,
dès la première vision de Sous le
soleil de Satan, m'est revenue à l'esprit
l'une des deux formules qui scandaient Week-end,
de Godard : « Un film perdu dans le cosmos
» ? Sans doute parce qu'en dépit
de la forme extrêmement travaillée du
film de Maurice Pialat, Sous le soleil de Satan
n'en est pas moins placé sous le signe du chaos.
Chaos du monde, bien sûr, chaos surtout, en
écho au sujet, de la construction du film.
Je dis bien chaos, et non désordre : succession
de blocs erratiques, de météores cinématographiques
comme chus du ciel, fissures, restes de secousses
telluriques, syncopes. Que ce chaos soit superbement
organisé (que chaque bloc vive son autonomie
propre, et que le film gère leur économie)
est la force du film. Qu'en même temps le film
soit fréquemment guetté par des puissances
qui pourraient le dépasser ne fait que redoubler
cette force. Je n'entends pas par là émettre
une quelconque réserve sur le film. Je veux
seulement souligner que rarement au cinéma
m'aura été donné le sentiment
d'un combat violent entre les divers « protagonistes
» du film - acteurs, lumière, décors,
texte - Pialat lui-même étant à
la fois le maître et la proie des forces qu'il
a mises en mouvement. Sous le soleil de Satan
n'est pas seulement le récit du combat entre
l'abbé Donissan (ou Mouchette) et la puissance
de Satan, c'est aussi le combat d'un metteur en scène
contre le cinéma. Le film est comme arraché
au cinéma, lui-même vécu comme
une puissance ambivalente, à la fois bienveillante
et démoniaque. Si la plupart des cinéastes
se protègent du cinéma par le cinéma
(par ce que peut avoir de rassurant son langage, sa
rhétorique), Pialat le provoque en duel et
le met au défi de répondre. On pourrait
paraphraser le célèbre aphorisme de
Kafka et dire que dans le combat entre le cinéaste
et le cinéma, Pialat seconde le cinéma.
L'issue du duel, en tout cas, donne un film magnifique
et terrifiant.
Le
premier défi de cette entreprise périlleuse
est celui de l'adaptation (dont la qualité
doit beaucoup à Sylvie Danton) d'une œuvre
imposante, de par sa longueur, son propos, son emphase.
Le roman de Bernanos a été traité
comme à coups de serpe, sauvagement tailladé,
en un travail qui, loin de trahir l'esprit de l'œuvre,
en exacerbe au contraire les points les plus forts.
C'est sur la question du traitement du temps que l'adaptation
est la plus impressionnante et la plus audacieuse,
Pialat ayant délibérément gommé
les repères temporels, s'étant refusé
par exemple à représenter de quelque
façon que ce fût les cinq années
que passe Donissan en retraite forcée. Seule
parfois une très brève réplique
(l'allusion à l'enfant mort-né de Mouchette)
suggère que d'un plan à un autre quelques
mois ou plus ont pu s'écouler. Il est clair
que le temps de Pialat n'est pas naturaliste, que
la durée qui lui importe n'est même pas
celle que le spectateur peut extrapoler à partir
des indices qui lui sont livrés. La seule durée,
c'est celle du film lui-même, avec ses hallucinants
courts-circuits, ses ellipses coupantes comme le rasoir,
qui lui donne des allures de précipité
du roman. Le parti pris est d'autant plus passionnant
que Pialat, en revanche, laisse admirablement se déployer,
dans une conception tout à fait courageuse
de la durée, la langue de Bernanos, dont il
conserve de très longs pans, avec pour souci
légitime d'en ôter ou d'en corriger,
ponctuellement, quelques archaïsmes qui auraient
été insupportables. Outre la violence
du sujet et des situations, il y a là l'occasion
de superbes affronte ments entre les acteurs et le
texte. Affrontement, parce que certaines
tirades sont longues, et surtout parce que la langue
de Bernanos est à la fois ample, lyrique et
âpre, rugueuse. J'aime qu Gérard Depardieu
et Sandrine Bonnaire semblent moins proférer
le texte qu'être traversés par lui, travaillés
au corps par la langue, brûlés par ce
texte de feu, parfois même peut-être dépassés
par lui, tout comme leurs personnages le sont par
les forces qui les possèdent... On aurait pu
croire qu' avec sa première adaptation d'une
œuvre littéraire, Maurice Pialat changerait
de manière. Il se retrouve en fait (et paradoxalement,
entre autres facteurs, par ce large respect du texte)
de plain-pied avec son système, où les
« événements » cinématographiques
ne sont peut-être jamais aussi forts que lorsque
quelque chose se joue entre maîtrise et perte
de contrôle, entre résistance et dérapage.

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