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Description
d'un combat par Alain Philippon
Sous le soleil de Satan (1987)
On
ne trouve pas, dans Sous le soleil de Satan,
les scories techniques qui faisaient le charme d'À
nos amours par exemple, où le souci de
vérité de Pialat lui faisait préférer
laisser dans le montage final quelques plans flous
(mais bouleversants) ou demander à son cadreur
de forcer vers des zones non éclairées
du champ si quelque chose s'y passait. D'où
l'image fausse mais assez répandue, d'un cinéaste
peu perfectionniste. C'est oublier que le souci de
Pialat est d'obtenir et l'émotion
et le maximum de qualité technique.
Dans Sous le soleil de Satan, les deux préoccupations
sont réunies. Sans doute est-ce l'une des raisons
pour lesquelles Pialat a pu, à Cannes, être
taxé d'académisme. Je crois au contraire
que la violence du film est d'autant plus forte qu'elle
s'inscrit dans des cadres souvent plus fixes, plus
dessinés, plus sages si l'on veut. «
La sagesse est le vice des vieillards »,
dit Pialat-acteur dans le film... La caméra
rentre moins, à la Cassavetes, dans «
le chou de la scène » (comme le disait
Pialat à propos de Police). Les coups
et les effractions sont davantage confiés au
montage (je pense par exemple à l'hallucinant
raccord entre l'amorce du geste de suicide de Mouchette
et le bris violent de la porte par Donissan). Jacques
Loiseleux, au cadre, et Willy Kurrant, à la
direction de la photographie, ont superbement senti
le climat du film : nocturne ou entre chien et loup.
Une image réaliste ? Oui et non : c est l'une
des questions que pose le film.
Ce
n'est pas parce que Maurice Pialat semble quitter
le terrain du réalisme (en s'attaquant, pour
la première fois, à des séquences
fantastiques ou surnaturelles) qu'il est pour autant
en rupture avec son œuvre. Tout au plus peut-on
dire que Pialat a dû finir par mal supporter
l'étiquette de « cinéaste réaliste
» souvent accolée de façon réductrice
à son nom. Ce qui fait la force, proprement
terrifiante, de la longue séquence fantastique
du film (la rencontre avec Satan), c'est précisément
le réalisme de son traitement. Réalisme
absolu du « rendu » d'une terre (le pays
d'Artois), du vent, du froid, du ciel plombé.
À voir Donissan arpenter douloureusement cette
terre, tantôt perdu en plan large, tantôt,
en plan serré, se heurtant aux obstacles, on
n'a jamais le sentiment que la symbolique du calvaire,
pourtant toute proche, l'emporte sur la perception
immédiate, sensible, de la fatigue, de l'essoufflement.
(Toute la partie de ce bloc du film qui précède
la rencontre avec le maquignon est, à cet égard,
strictement rossellinienne). Il s'agit moins pour
Pialat de dépasser le réalisme que de
le confronter à ce qui, a priori,
semble lui faire obstacle. De la même façon,
le combat métaphysique (élevé,
dans la séquence que j'évoquais, au
rang du cosmique) qui oppose, durant tout le film,
Donissan, Dieu et le diable, n'a rien d'éthéré.
C'est un combat au corps à corps, d'une violence
toute physique, qui ne diffère de celle des
autres films de Pialat que dans la mesure où
l'adversaire est soit un ennemi invisible, soit le
personnage lui-même : il en va ainsi de la scène
d'autoflagellation de Donissan, ou, de façon
exemplaire, de sa dernière attaque
cardiaque, filmée littéralement, comme
si Donissan recevait tous les coups d'un assaillant
aussi proche de lui qu'absent de l'image. Déjà
inscrite chez Bernanos, amplifiée par le choix
de Gérard Depardieu, est l'idée de ce
corps massif, terrien, puissant, et en même
temps si aible (Donissan s'évanouit trois ou
quatre fois dans le film). Ce parti pris, qui guide
le filme entier, culmine dans la scène sublime
lu miracle, où l'enfant si léger que
soulève Donissan semble, de a façon
dont elle est jouée et filmée, peser
des tonnes. On savait Maurice Pialat un génial
filmeur de corps. Il l'aura rarement été
à ce point, et Depardieu, qui traverse tout
le film tantôt groggy, tantôt sous hypnose,
se révèle un magnifique complice de
cet art-là. Pialat aurait pu se contenter de
faire sentir l'opposition entre un corps fort et une
âme tourmentée. Il va plus loin : il
filme des corps en eux-mêmes doubles. C'est
aussi vrai de Gérard Depardieu que de Sandrine
Bonnaire, et si leur unique rencontre est superbe,
ce n'est pas seulement parce qu'il s'agit d'une scène-clé
dont le texte est par ailleurs admirable, c'est aussi
parce que Pialat met enfin en présence le chêne-Depardieu
et l'anguille-Bonnaire (c'est ainsi qu'il la filme,
ondulante, avant de la figer dans la stupeur de la
révélation qui lui est faite), dont
l'opposition physique n'est que mieux révélatrice
de leur gémellité fondamentale : tous
deux partagent, pour leur malheur, un même secret,
tous deux ont à faire avec la folie (qu'elle
ait nom Dieu, Diable, vice, meurtre). D'être
la seule du film, cette rencontre tire une grande
partie de sa force émotionnelle - outre le
fait qu'elle subvertit allègrement les lois
du casting. La grâce qui a été
faite à Donissan par Satan est de voir l'âme
au travers du corps. Donissan « voit »
donc Mouchette et son crime, et le lui dit. Ils se
seront pourtant déjà « vus »,
bien avant que Donissan ne rencontre Satan en la personne
du maquignon, mais d'une façon strictement
cinématographique, lors de l'étonnant
raccord entre le regard de Donissan à la fin
de la séquence de la communion, et ce que l'on
peut croire, quelques secondes à peine, être
l'entrée de Mouchette dans le même lieu
(en fait, elle entre chez Cadignan)...
 
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