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Description
d'un combat par Alain Philippon
Sous le soleil de Satan (1987)
Il
est très difficile d'imaginer ce qu'aurait
été le film avec une autre actrice que
Sandrine Bonnaire, de plus en plus admirable. Sans
que Pialat ait eu à trop fléchir le
texte de Bernanos, elle apporte au film une dimension
totalement contemporaine, dans un personnage très
proche de celui qu'elle incarnait dans À
nos amours : anticonformiste, dure à force
de fragilité, aussi farouchement déterminée
à vivre sa vie (à quitter le pays, à
avoir des amants) qu'à piourir. Son personnage
est l'un des éléments de la continuité
que Je tiens à souligner pour tenter d'éviter
le type de malentendu qui a pu se produire autour
du Bergman de la « Trilogie de chambre »
où la glose religieuse avait quelque peu éclipsé
l'analyse cinématographique. À aucun
moment Pialat ne pratique le chantage au grand sujet.
Il semble plutôt qu'il ait trouvé chez
Bernanos le lieu de déploiement (jusqu 'au
cosmique, on l'a vu) des matrices essentielles de
son cinéma : jusqu'au-boutisme des passions
ou de la souffrance (l'orgueil de Donissan, la
« folie » de Mouchette), paroxysme des
situations, conflits inter ou intra-personnels, etc.
En d'autres termes Sous le soleil de Satan
n'est pas plus « théologique »
que d'autres films de Pialat : ce sont toujours le
drame et le merdier humains qui le requièrent
(« Le monde est une porcherie », faisait
dire Hitchcock à Uncle Charlie dans L'Ombre
d'un doute).
On
se rappelle de quelle façon, dans À
nos amours, la présence de Pialat-acteur
faisait jouer entre elles la relation père-fille
et la relation metteur en scène-actrice. On
retrouve ici un cas de figure analogue, quoique plus
complexe, avec l'interprétation par Pialat
du doyen Menou-Segrais, dont l'aspect calme, presque
patelin, tempère quelque peu la violence du
film. Pialat est à la fois le passeur entre
le film et le spectateur, et le metteur en scène
de Donissan, dont il guide l'itinéraire, du
début à la fin. Dès la seconde
scène du film, Menou-Segrais dit à Donissan
: « Je vous donne à ceux qui vous
attendent, et dont vous serez la proie » (l'acteur
face au public, comme les chrétiens dans l'arène
?). La où les choses deviennent passionnantes,
c'est lorsqu'on s'aperçoit que c'est précisément
ce personnage que tout donne comme la voix de la raison
et de la modération, qui guide en fait Donissan,
sous couvert d'une mission anodine, vers la rencontre
avec Satan. Et lorsqu'à la fin du film Menou-Segrais
découvre le cadavre de Donissan dans le confessionnal
et lui ferme les yeux, tout se passe - aucun affect
sur son visage - comme s'il contemplait son œuvre
diabolique, l'achèvement de sa tâche
mortirere. L'avant-dernier plan est sur lui qui s'éloigne
vers le fond l'église (le film est achevé,
le metteur en scène peut partir), avec un ultime
plan sur le visage de Depardieu, d'une blancheur plus
que cadavérique : manifestement, c'est de son
sang que Donissan a été vidé.
Ce dernier plan n'est pas le seul à placer
le film sous le signe du vampirisme, qui, on le sait,
n'est pas seulement mouvement de succion ou d'absorption,
mais aussi de transmission. Le baiser du maquignon
à Donissan, le suicide au rasoir de Mouchette,
la double transmission d'un savoir (du maquignon à
Donissan, de Donissan à Mouchette), et la résurrection
de l'enfant à qui Donissan réinsuffle
la vie, sont autant de signes qui renvoient au triple
mouvement du cinéma de Maurice Pialat : capture,
alchimie et restitution de corps, d'affects. Sous
le soleil de Satan nous conte aussi, j'ai tenté
de le montrer, l'aventure du film lui-même,
magnifique, mais dont on ne sort pas tout à
fait indemne.
[Texte écrit
pour la revue Les
Cahiers du cinéma n°399 (Septembre
1987) et publié également in Le
Blanc des origines - écrits sur le cinéma
- par Alain Philippon, Editions Yellow Now, Collection
"Côté cinéma", Bruxelles,
Belgique, 2002.]
Alain Philippon fut cinéaste (son long
métrage Les Filles du Rhin fut réalisé
en 1990), critique et notamment membre du comité
de rédaction des Cahiers du cinéma,
enseignant de cinéma, auteur d'essais (sur
Jean Eustache, André Téchiné,
Jacques Doillon...).
L'ouvrage Le Blanc des origines réunit,
pour la première fois, l'essentiel de ses écrits
de cinéma.


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