Maurice Pialat
L
e Mal-aimé, le mal d'aimer par Christel Taillibert

       
Quand existence rime avec souffrance…
Et quand le monde n'inspire que la révolte…
Quand un cinéaste se révèle…
Quand la famille est malade...
Quand amour ne rimera jamais avec toujours…
Quand la seule certitude se nomme solitude…
Quand, enfin, transparaît la vérité des êtres...

Notes de bas de page


        « Je ne fais rien de bon…Mon Dieu…Que de nuits pareilles, de cette nuit jusqu'à la dernière nuit…Je n'aime plus.
Ma vie a t-elle eu un sens ? Jamais de repos. Ils m'ont poussé jusque-là, jusqu'au bord, au-delà du silence, le vrai silence. Mourir...Mourir… .»

        À travers cette complainte de Donissan, écrasé par le fardeau de sa souffrance (Sous le soleil de Satan, 1987),
on peut percevoir l'expression du mal-être d'un cinéaste dont le travail, du premier au dernier de ses films, fut inspiré, guidé et caractérisé par cette sourde douleur intérieure.
        Les personnages qu'il créa au fil des dix longs métrages1 signés en vingt-cinq ans de carrière sont à son image : indécis, perpétuellement insatisfaits, tourmentés, taciturnes et hermétiques, incapables d'aimer - ni les autres, ni
eux-mêmes -, cherchant désespérément à donner un sens à une existence douloureuse. Perçue à travers ses films,
la condition humaine ne se résume guère qu'aux mots « humiliation », « séparation », « solitude », « mort »2...
        Les récits dans lesquels évoluent les personnages n'offrent d'autre issue que de les renforcer dans leur propre mortification, en les soumettant à l'impitoyable agressivité de leur environnement affectif, familial et communautaire. Ainsi, au gré d'une mécanique scénaristique implacable, les personnages sont emportés par une spirale autodestructrice qui broie les quelques lueurs d'espoir illusoires auxquelles ils avaient pu être tentés de se raccrocher.
        Ce sentiment d'accablement baigne tous les films de Pialat.
Ce n'est pas par hasard si le metteur en scène lui-même, interprétant le rôle du père de la jeune Suzanne (A nos amours, 1983), émet un constat désabusé à travers une pseudo-citation de Van Gogh (déjà…) :
«
La tristesse durera toujours » aurait affirmé le peintre au seuil de la mort. Cette tristesse enveloppe tel un épais brouillard l'ensemble de son œuvre, frappe tous les personnages, jeunes ou vieux. Pensons, dans ce même film, à la mélancolie de la jeune Suzanne qui quitte l'enfance en ayant l'impression d'avoir déjà, à tout jamais, raté sa vie d'adulte. « Je ne sais pas si je suis encore capable d'être heureuse » dira t-elle à Luc, son ex-petit ami, huit jours avant son mariage.
Le même discours sortira de la bouche de Noria (« J'ai l'impression d'un gâchis, j'ai l'impression de ne pas avoir de vie devant », Police, 1985), de Mouchette (« Les hommes sont tristes, si tristes...», Sous le soleil de Satan) , ou encore de Vincent Van Gogh (Van Gogh, 1991), incarné par un Jacques Dutronc malingre, fatigué, voûté, comme portant sur ses épaules le poids d'une souffrance trop lourde pour lui. Retour...

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004