Maurice Pialat
L
e Mal-aimé, le mal d'aimer par Christel Taillibert

       
Quand existence rime avec souffrance…
Et quand le monde n'inspire que la révolte…
Quand un cinéaste se révèle…
Quand la famille est malade...
Quand amour ne rimera jamais avec toujours…
Quand la seule certitude se nomme solitude…
Quand, enfin, transparaît la vérité des êtres...

Notes de bas de page


       Solitude, abandon, familles détraquées et amours déçus, on l'aura compris, le destin de l'humanité vue à travers les yeux de Pialat n'est pas des plus rassurant. La force de ce discours désabusé tient avant tout à la façon dont le cinéaste le met en scène, recherchant à percer la vérité des êtres et des relations qu'ils entretiennent entre eux. Cette traque permanente de la vérité se traduira par des procédés très différents de film en film, faisant de Pialat un cinéaste inclassable, loin des courants et des écoles qui ont pu, çà ou là, nourrir son regard.

       Le travail de Pialat, avant toute chose, reposait sur les acteurs chargés de donner vie à ses personnages.
Afin de restituer à l'écran la vérité des situations et l'essence des relations qui unissent les personnages, le cinéaste tentait de recréer, sur le plateau de tournage, l'atmosphère propice à servir la scène en question. Pour ce faire, il n'hésitait pas à exacerber les tensions, à s'opposer durement à ses acteurs, créant un climat explosif dont il récoltait le fruit sur sa pellicule, filmant des acteurs poussés à bout, habités par l'angoisse et la nervosité des personnages qu'ils interprétaient.12 Les comédiens étaient donc appelés à s'identifier au personnage qu'ils incarnaient, d'où la tendance du cinéaste à donner à leur personnage leur véritable prénom (Philippe et Nathalie dans La Gueule ouverte, Gérard et Antoine dans Le Garçu, etc.).

       Pour recueillir le fruit de ce travail, pour que l'émotion naisse de la performance des acteurs, de la puissance des dialogues, Pialat choisit, dans les séquences les plus importantes, d'effacer la mise en scène. Plus les scènes sont violentes, plus la caméra se met au repos. Pialat privilégie alors de longs plans-séquences, principalement fixes, au cours desquels la caméra enregistre la scène, à une distance respectueuse, en faisant oublier sa présence.
Ce procédé rend certaines scènes presque insoutenables, tellement l'immobilisme de la caméra accentue le réalisme de la situation, obligeant le spectateur à écouter des confessions souvent sordides et troublantes, à ressentir la pesanteur des silences, à percevoir les nuances des regards, des rictus, des gestes. Tel un médecin réalisant une dissection, Pialat nous impose le spectacle terrifiant des profondeurs glauques de la nature humaine.13
       Lorsque la caméra se met en mouvement, c'est pour se faire l'expression d'un sentiment que seule la mise en scène peut exprimer. Ainsi, à la fin de Nous ne vieillirons bien ensemble, l'image de Catherine s'impose à l'esprit de Jean à travers un bain de mer, filmé par une caméra qui suit l'ondulation de son corps dans les vagues, comme si la grâce qui avait manqué à leur relation sans éclat ne pouvait se révéler que dans le souvenir. De la même façon, le long travelling à la fin de La Gueule ouverte accentue la cruauté de la fuite du jeune couple vers la réalité de sa vie, laissant le vieux père à sa solitude.
       À l'économie de moyens visuels qui caractérise le travail de Pialat est associée une conception minimaliste de la bande sonore, dans laquelle tout accompagnement musical est proscrit (à l'exception de certains génériques, et de quelques rares scènes dans lesquelles l'irruption de la musique induit un effet dramatique décuplé).14
La quête du réel poursuivit par Pialat prend parfois les atours du naturalisme, quand dans Sous le soleil de Satan ou dans Van Gogh, il confère aux paysages une véritable dimension mystique.
Dans ces deux films, la nature, avec ses espaces infinis, renvoie l'homme à sa vérité intérieure, loin des fioritures et des mascarades que constituent les divertissements anesthésiants proposés par la société humaine.
Au regard implacable posé par la caméra sur le monde est associé un montage extrêmement tranchant. Loin de chercher à reproduire à l'écran l'évolution de ses personnages en temps réel, suivant les postulats issus de l'expérience néoréaliste, Pialat poursuit son œuvre d'équarrissage du réel en construisant une succession déroutante et imprévisible de séquences choisies, sans se soucier de les lier par quelque procédé artificiel. En découle pour le spectateur une perte régulière des repères spatio-temporels, mais aussi la possibilité de mettre à profit sa propre imagination pour compléter le puzzle narratif et psycho-sociologique dont il nous livre les pièces maîtresses.

       En quittant ce monde le 11 janvier dernier, Maurice Pialat laissait derrière lui une œuvre amère, souvent cinglante, mais témoignant de l'immense sensibilité de son auteur, et de sa capacité à se frayer une voie personnelle et homogène loin des sentiers battus. En songeant au parcours de cet homme révolté et incorruptible, on ne peut s'empêcher de songer, à l'heure de sa disparition, à la confidence que le cinéaste lui même, dans la peau de
Menou-Segrais, glissait à Donissan : « Comme je me sens vieux. Comme je me sens peu fait pour l'être. Jamais je ne vais savoir être vieux .»…. La vie ne lui aura pas permis d'aller plus avant dans l'expérience d'une vieillesse qui semblait, si l'on en croit la bienveillance - relative - du garçu face à ses personnages, plus douce que ne le fut le reste de son existence. Retour...

[Texte écrit pour la revue de la Cinémathèque de Nice à l'occasion de la retrospective consacrée à Maurice Pialat (juin 2003) et publié avec l'autorisation de son auteur.]

Christel Taillibert
Maître de conférences en histoire du cinéma à l'Université de Nice Sofia-Antipolis.






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