Maurice Pialat - peintures - par Caroline Ha Thuc


        A ses débuts, Paul Cézanne réalisait au couteau à palette des portraits très expressifs, très impulsifs avec une technique rapide et brutale, utilisant également des juxtapositions successives de couleurs, comme pour l'autoportrait de Pialat. On retrouve, dans ses paysages, la même étude des modelés par la couleur et la lumière que celle du peintre aixois, ses touches franches et verticales qui, par contrastes, dessinent la forme. Mais la palette de Pialat n'est pas celle du Sud. Sa lumière se répand comme un voile sur des villes et des horizons pastels, tendres.
Le réel y semble flotter, incertain : l'espace, comme le temps, s'ouvre pour laisser entrevoir des interstices inconnus.

        Soucieux du détail, Pialat débute sa carrière dans le cinéma par des documentaires : son regard accroche les détails, donne vie au quotidien le plus plat, anime le banal pour lui rendre sa vraie place : une place centrale.
Ses toiles aussi sont réalistes. Elles donnent à voir des espaces offerts, immédiats et pourtant fuyants, simples alors qu'ils sont infinis et complexes.
        Quand Pialat s'attache à l'homme, il le filme ou le peint de près. Il s'agit d'aller à l'essentiel, de ne pas perdre de temps avec des figurants inutiles. Dans son premier long métrage, L'Enfance nue, le réalisateur filme le couple Thierry dans leur vie quotidienne : ils jouent leur propre rôle. Il s'agit de rendre compte de la réalité telle qu'elle est : Pialat n'aimait pas les trucages. Il préférait garder un plan mal cadré ou mal éclairé s'il était juste.
Des scènes entières de A nos amours sont ainsi presque plongées dans le noir. La ville ou les paysages qu'il peint semblent également procéder du même naturalisme réaliste, de la même recherche d'authenticité.
        Mais, paradoxalement, la réalité peinte par Pialat semble se dérober en permanence tandis que le réel filmé par le réalisateur s'affirme dans sa crudité et sa brutalité. On ne ressent aucune agression, aucune violence dans ses toiles. Seuls demeurent peut-être la fatalité et ce flottement de l'attente qui nourrit les espoirs de ses personnages tragiques et condamnés. Si ses personnages sont solitaires et écorchés vifs au cinéma, les regards de sa peinture sont francs et non détournés, et l'homme se tient devant le spectateur, en face et droit, sans chercher à cacher ses faiblesses. Il n'y a en effet presque pas de gros plans dans toute son œuvre filmée, excepté le long regard de Michel Tarrazon dans L'Enfance nue.

        Comme dans ses films où la part du silence est fondamentale, chacune de ses toiles semble respirer profondément. D'importants aplats de blanc incarnent ces étendues laissées vierges, étendues de doute ou de rencontre données au spectateur. L'équilibre est précaire, les rues sont désertes, le ciel se creuse. La ville, comme la vie, attend. On se trouve entre deux instants, dans un avant et un après gelés, suspendus.
Cette réalité est instable, insaisissable. Alors, comme pour en vérifier l'existence, comme pour y marquer son empreinte, le peintre la griffe, y taille des arbres comme on taille une écorce pour y inscrire son nom. Sans doute une façon d'entrer dans ce réel trop lointain, trop fuyant. Peut-être aussi pour humaniser ces horizons vides où toute trace d'homme a disparue. L'abandon des villages et le calme orageux qui plane au-dessus d'eux laissent entrevoir une douleur sourde, voire déjà une amertume.        

        Les rares peintures présentées ne laissent cependant pas présager de ce qu'aurait été la création picturale de Pialat s'il avait continué à peindre. On ne peut qu'essayer de deviner sa démarche et tenter d'y lire les heurts de sa personnalité face à une réalité qu'il traque avec acharnement. Elles éclairent sa sensibilité franche et fragile et nous offrent une autre perspective sur ce réalisateur tout à la fois timide et d'une hardiesse incroyable, sans cesse en proie à la brutalité du réel.       

        Il est toujours délicat d'écrire sur l'œuvre de celui qui fait dire au Docteur Gachet, dans Van Gogh : « les écrivains ne devraient jamais écrire sur la peinture. »
        L'essentiel est donc de révéler au public une nouvelle facette de Maurice Pialat.


Caroline Ha Thuc
pour www.maurice-pialat.net - septembre 2003 -
Auteur de pièces de théâtre et romancière.



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