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Georges
Bernanos : la "transcendance textuelle"1
au service de la grâce par Stéfany
Poncet
Quelques figures divines, dans les romans de Bernanos2,
tentent d’exprimer la grâce dont elles
sont pourvues
et de la faire partager. La thématique récurrente
dans cette œuvre donne l’occasion de réfléchir
sur son unité globale. Parce qu’explicitement
ou non toute œuvre en rappelle une autre, des
correspondances s’établissent entre les
quatre romans. Les interactions entre les œuvres
qui se mettent en place forment ainsi un système
autour duquel gravite la thématique bernanosienne.
Lorsqu’un auteur se cite lui-même ou utilise
une matière littéraire qu’il a
déjà exploitée, il fait, selon
la terminologie la plus courante, acte d’autotextualité3.
Ce sont ces rapports autotextuels qui sont analysés
dans leur présence et leur utilité.
Au delà d’une simple reprise, la réécriture
de soi sert chez Bernanos l’approche d’une
vérité qui consisterait à définir
avec justesse le destin spirituel de personnages révélés
par Dieu face à certains autres accaparés
par Satan.
En pratiquant une écriture dialogique, l’écrivain
propose indirectement au lecteur un type de lecture
verticale4
qui démultiplie et enrichit assurément
la vaste question religieuse de la sainteté.
D’un roman à l’autre, l’auteur
donne une pluralité de sens à la vie
hors du commun de ses personnages, particulièrement
à travers leur mort. La pratique autotextuelle
permet à Bernanos de nourrir une définition
progressivement aboutie du saint.
Le terme d'une vie spirituelle
Dans ses romans, Bernanos a exprimé tous les
aspects que peut revêtir l’aventure mystique
de la sainteté à travers un personnage
commun, le saint, « qui cesse d’être
maître de lui et de son jeu pour apparaître
dans sa vérité de créature soumise
à une transcendance. »5
Donissan, Chevance, Chantal de Clergerie et le curé
d’Ambricourt se ressemblent étonnement.
Pourtant, c’est au terme de Journal d’un
curé de campagne, écrit en 1936,
que l’on obtient une définition aboutie
de la sainteté. Avant d’étudier
les raisons pour lesquelles ce roman exprime le plus
admirablement cette expérience mystique, on
attirera l’attention sur l’apothéose
de la grâce qui clôt le roman.
L’analyse des quatre oeuvres étudiées
permet d’en montrer l’importance. Les
dernières pages des romans de Bernanos sont
toujours parmi les plus émouvantes. Elles évoquent
le terme d’une vie spirituelle hors du commun.
Pourtant, dans les trois premiers romans, l’expérience
mystique de Donissan, Chevance et Chantal de Clergerie
ne paraît pas aboutie au moment de leur mort.
En effet, aucune conclusion générale
sur la sainteté ne clôt ces romans qui
s’achèvent sur les épreuves vécues
par le saint au cours de sa vie. Le dernier chapitre
du Soleil de Satan de Satan évoque
une ultime prière silencieuse qui pourrait
être celle du saint des Lumbres devant son ennemi
redoutable, auquel il a, malgré lui, consacré
toute son existence et sa force :
« Car ta douleur est stérile,
Satan ! […] Qu’importe ! Dépouille-moi
! Ne me laisse rien ! Après moi un autre, et
puis un autre encore, d’âge en âge,
élevant le même cri, tenant embrassée
la Croix… […] TU VOULAIS MA PAIX, S'ÉCRIE
LE SAINT, VIENS LA PRENDRE !… »6
Exceptionnellement transcrite en italique puis en
petites capitales, la plainte suprême de Donissan
suggère sa puissance et son courage. Le cri
de guerre lancé au Mal symbolise la lutte permanente
du personnage avec le péché.
A travers cette grande figure romanesque, Bernanos
a voulu « donner l’intuition de la sainteté.
»7
Avant de définir précisément
le saint, l’écrivain cherche à
casser une image traditionnelle à travers les
paroles de son héros : « nous ne sommes
pas ces saints vermeils à barbe blonde que
les bonnes gens voient peints. »8
Bien que cet élément
soit fondamental pour comprendre la sainteté
telle qu’elle est perçue par Bernanos,
le lecteur n’accède pas à une
définition exhaustive de la grâce.
Tout comme le roman précédent, L’Imposture
s’achève sur la mort du saint, l’abbé
Chevance. Sa fille spirituelle, Chantal de Clergerie,
est à ses côtés et participe à
son agonie. La sainteté du prêtre s’exprime
à travers sa longue souffrance qui clôt
une vie marquée par le dévouement et
l’acceptation en soi du péché.
La scène finale du roman rappelle la simplicité
du prêtre : « Il ne vous est pas bon de
me regarder mourir, dit-il enfin. […] Son visage
roidi reprit un moment son expression ancienne de
candeur et d’humilité. »9
A nouveau, la fin du roman suggère l’expérience
vécue par le personnage. Cependant, aux dires
de l'auteur lui-même, L’Imposture
n’est que la première partie d’un
diptyque, Les Ténèbres10.
C’est au terme de La Joie que L’Imposture
trouve sa véritable clôture. En effet,
le problème du rachat de Cénabre est
posé au début du premier roman par l’abbé
Chevance mais ne sera résolu qu’au terme
du second par Chantal de Clergerie. Car le fil conducteur
des deux œuvres est avant tout l’histoire
unique d’un prêtre ayant perdu la foi.
La mission co-rédemptrice de ces deux personnages
est accomplie au terme de La Joie. Assassinée
par le chauffeur de son père, la jeune fille
revit la mort de Chevance à travers l’intense
imitation de la Passion du Christ.
La dernière scène du roman est d’une
émouvante beauté. Toute l’œuvre
prend son sens lors des derniers mots de Cénabre
: « PATER NOSTER, dit Cénabre
d’une voix surhumaine. Et il tomba la tête
en avant. »11
Ces paroles traduisent le rachat du prêtre,
si longtemps souhaité et recherché par
les saints qui l’entouraient et donnent au sacrifice
de Chantal de Clergerie une valeur de pardon. En se
rendant à la volonté de Dieu, Cénabre,
déserté par la foi prouve toute la puissance
de son sauveur et son énergie divine. A nouveau,
tout est accompli : l’action salvatrice du saint
clôt le roman.

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