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Georges
Bernanos : la "transcendance textuelle"
au service de la grâce par Stéfany
Poncet
L’apothéose d’une mort
C’est dans Journal d’un curé
de campagne que la grâce triomphe pleinement
au terme du roman. Comme les autres saints, le prêtre
accomplit sa mission, mais il l’exprime si intensément
que la grâce se répand au delà
de sa mort. A l’inverse des personnages précédents,
le curé d’Ambricourt, bien qu’il
ait lui aussi achevé sa vie, conserve le pouvoir
de faire circuler son amour divin grâce aux
deux moyens d’expression qui constituent l’exégèse
du roman : les dernières pages du journal et
la lettre de Dufréty. Cette nouveauté
littéraire enrichit sensiblement la perception
de la sainteté par le lecteur. C’est
pourquoi Yves Bridel qualifie le roman d’«
accomplissement spirituel »12.
Les dernières pages du journal intime du curé
d’Ambricourt nous émeuvent non seulement
parce que le héros parvient à se réconcilier
avec lui-même, mais aussi (et surtout) parce
que ses derniers mots sont un témoignage unique
concernant sa vie mystique :
« Il est plus facile que l’on croit de se
haïr. La grâce est de s’oublier.
Mais si tout orgueil était mort en nous, la
grâce des grâces serait de s’aimer
humblement soi-même, comme n’importe lequel
des membres souffrants de Jésus-Christ. »13
La disparition des déictiques et du
je traditionnel donne au journal intime une nouvelle
profondeur. Seuls des termes généraux
closent modestement et humblement les écrits
personnels du curé. A travers des tournures
impersonnelles, l’amour de soi prend une dimension
singulièrement altruiste. Ces quelques phrases
de portée générale portent au
rang de la sainteté l’expérience
à la fois quotidienne et mystique que le prêtre
fait de la grâce.
Cette perception finale de la sainteté
est doublée par la lettre de Louis Dufréty,
un ancien condisciple du curé d’Ambricourt
désormais curé d’une petite paroisse
du diocèse d’Amiens. Destinée
au curé de Torcy, le collègue et ami
expérimenté du prêtre, cette lettre
se situe après le journal intime et constitue
véritablement l’excipit du roman.
Le souci d’authenticité transparaît
à travers la mention de la date et du lieu
bien qu’elle soit incomplète, et de l’entête
du papier précisant l’identité
du destinateur : « Fournitures pour droguerie
/ et tous produits similaires / Importation - Exportation
/ LOUIS DUFRÉTY, REPRÉSENTANT. »14
La fonction de cette lettre est évidente :
l’écriture intimiste ne permettant pas
d’évoquer la mort du personnage, la lettre
de son ami Dufréty rend possible la narration
des derniers instants du saint, comme dans les romans
précédents. Mais loin d’être
un narrateur hétérodiégétique,
il s’agit ici d’un personnage ayant participé
à la vie du prêtre et ses mots relatant
sa mort sont d’autant plus riches.
En rapportant les dernières paroles
du curé d’Ambricourt, Louis Dufréty
rend compte de la foi du saint : « Qu’est
ce que cela fait ? Tout est grâce »15.
Les mots, empruntés à sainte Thérèse
de Lisieux, sont pourvus d’une richesse intensément
religieuse, d’autant que le silence qui les
entoure rend au mystère divin un hommage authentique.
Les mots du prêtre éclairent ainsi d’une
lumière nouvelle toute la vie qu’il a
vécue ainsi que celle de ses prédécesseurs.
C’est là que se situe le jeu autotextuel
: « Tout est grâce »
clôt magnifiquement Journal d’un curé
de campagne mais aussi tous les romans précédents
de Bernanos. Une fois lue, l’expression du curé
d’Ambricourt résonne dans l’œuvre
complète de l’écrivain et donne
à la sainteté toute sa valeur et sa
puissance. Les épreuves endurées par
les saints bernanosiens répondent à
la conception de la sainteté laissée
par le prêtre d’Ambricourt.
A ce sujet, Henri Deblue écrit :
« Dans Sous le Soleil de Satan,
L’Imposture et La Joie apparaissent
des figures de saints qui incarnent le rêve
supérieur. L’étude de ces êtres
d’amour et de vérité introduit
la lecture de Journal d’un curé de campagne
qui sont les plus hautes expressions du rêve
bernanosien. »16
L’importance d’une écriture dépouillée
La confrontation des romans offre un enrichissement
du sens : chacune des œuvres apporte une vision
un peu plus sensible de l’aventure mystique.
Les premiers romans ont présenté par
des moyens très simples, une réalité
à la fois surfaite et naïve : la théâtralité
de certaines scènes, la violence des gestes,
la division du monde entre le bien et le mal ont permis
de poser des cadres simples et sûrs. Le réalisme
objectif « fondé sur le regard
englobant d’un narrateur tout-puissant.
»17
glisse vers un réalisme subjectif dans le dernier
roman à travers lequel le lecteur se convainc
qu’il n’existe pas « de réalité
hors du point de vue déterminé d’une
conscience particulière. »18
La réalité intérieure du curé
d’Ambricourt est alors pourvue d’ambiguïté
et de subtilités. Dans quelle mesure peut-on
affirmer que l’expression de la sainteté
se parfait grâce à cette forme singulière
de narration ?
Dans Journal d’un curé de
campagne, un narrateur ne raconte plus seulement
une histoire de perdition ou de salut, il la vit d’abord
pleinement. C’est pourquoi la voix du curé
d’Ambricourt est si authentique. L’aventure
spirituelle est trop intime pour être peinte
de l’extérieur. Le drame surnaturel est
en définitive un drame intérieur, au-delà
de toutes les attaques de Satan. Le journal intime
semble ainsi être le moyen le plus adéquat
pour rendre compte de cette épreuve mystique.
L’auto-analyse du curé d’Ambricourt
développée par l’écriture
intimiste permet d’exprimer le plus admirablement
l’expérience de la sainteté dans
la mesure où il s’agit pour le narrateur
d’une expérience vécue avant d’être
transmise. Le choix du genre littéraire semble
ainsi contribuer à l’expression de la
sainteté. Afin de confirmer ce point de vue,
il semble primordial d’évoquer une dernière
œuvre narrative de Bernanos, bien qu’elle
ne figure pas dans le corpus défini au départ.
 
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