Georges Bernanos : la "transcendance textuelle"1 au service de la grâce par Stéfany Poncet

        Nouvelle histoire de Mouchette ou le dernier pas vers la sainteté

       
Bernanos a choisi d’exploiter un nouveau genre pour raconter, en moins d’une centaine de pages, l’itinéraire d’une autre sainte. Définie davantage comme une longue nouvelle que comme un roman bref, Nouvelle histoire de Mouchette diffère sensiblement des œuvres de fiction précédentes. La nouveauté majeure est l’absence du prêtre, ce qui fit réagir immédiatement le critique Henri Rambaud :

« [Bernanos] s’était fait le romancier des états spirituels les plus vertigineux […]. Rien de tel dans ce nouveau roman dont la première originalité, car c’en est une pour M. G. Bernanos si curieusement obsédé par le mystère sacerdotal, est qu’aucun prêtre n’y figure. »19

        Pourtant, des thèmes déjà abordés par l’auteur passent dans la nouvelle, et précisément celui de la rédemption.
Par un soir de mars pluvieux, une adolescente fugueuse fait la rencontre dans un bois d’un braconnier nommé Arsène. Victime d’une crise d’épilepsie, l’homme fait naître en Mouchette un sentiment de compassion et d’amour grandissants. Mais dans un moment de folie provoquée par l’ivresse, Arsène la viole, accablant sa victime d’une honte indescriptible. La lutte désespérée de l’adolescente contre l’humiliation et la souffrance liée aux réactions de sa famille et de son village la conduisent au suicide : dès le lendemain, désespérée mais sereine, elle se laissera glisser dans une mare boueuse pour se noyer dans les eaux froides de la mort.
        Mouchette, qui ne ressemble à celle de Sous le soleil de Satan qu’à travers son nom et sa fin tragique, appartient à la même famille d’êtres sacrificiels que le curé d’Ambricourt et ses prédécesseurs. On est tenté de rapprocher le suicide des deux Mouchette : mues par un besoin identique d’amour, les deux jeunes filles représentent l’échec d’une même aventure. Mais si le suicide de la première adolescente est un abandon au Mal : « C’est alors qu’elle appela – du plus profond, du plus intime - d’un appel qui était comme un don d’elle-même, Satan. »20, celui de la seconde la mène au Royaume de Dieu et au mystère de la rédemption. Le suicide de la deuxième Mouchette a la même valeur que le trépas de l’abbé Chevance ou que le meurtre de Chantal de Clergerie : la mort est une issue vers Dieu qui rachète les âmes les plus désespérées (ici il s’agit de la sienne, traquée par le malheur et l’injustice).
        Pour la première fois, l’écrivain souhaite ménager l’ambiguïté : la sainteté de Mouchette peut être discutée.
En effet, à l’inverse des saints précédents, l’héroïne de la nouvelle ne répond pas à la définition théologique de la sainteté sur plusieurs points. Tout d’abord, il n’est aucunement fait mention d’un rapprochement vers Dieu, comme l’a ressenti par exemple Chantal de Clergerie quand « elle glissait dans l’oraison comme dans un sommeil enchanté. »21
Il est vrai que le chant de Mouchette, omniprésent dans la nouvelle et particulièrement puissant, peut être considéré comme un élément similaire à la transcendance : « Et tout à coup elle chanta. Cela se fit si naturellement qu’elle ne s’en aperçut pas d’abord. »22 Mais, bien qu’il détienne une dimension spirituelle indéniable, son chant ne suffit pas à faire d’elle une sainte. D’autant que le narrateur n’évoque jamais le dévouement de son âme pour les autres, ce qui exclut chez elle la charité et l’oubli de soi en vue d’obtenir le rachat d’un autre.23 Le système de la rédemption semble alors bloqué. Or, le saint doit tendre à la perfection dans l’ardeur d’une foi qui le pousse au dévouement total de son être. Quel sens la mort de Mouchette peut-elle ainsi révéler ? A première vue, la jeune fille ne dégage ni la pureté de Chantal de Clergerie, ni l’humilité de Chevance, ni l’altruisme du curé d’Ambricourt, d’autant qu’elle n’éprouve pas d’amour, sentiment suprême corrélatif à l’état de sainteté : « sa crainte et sa fureur se retournent déjà contre elle-même, c’est elle-même qu’elle hait. »24 Ainsi, en haïssant sa personne, Mouchette ne fait pas l’expérience de l’amour suprême, tel qu’il est défini par Chantal de Clergerie ou le curé d’Ambricourt. Pour cette raison, elle s’éloigne sensiblement de la figure du saint bernanosien. Pourtant, une liaison transparaît, au terme de la nouvelle, entre l’héroïne et l’amour de Dieu, au même titre que les saints précédents. Comment ce lien se met-il en place ? Quels éléments fondent cette nouvelle approche du personnage ?
Peter Fitting précise que « pour justifier cette interprétation de Mouchette, il faut […] une certaine connaissance des œuvres antérieures de Bernanos ; il faut se pénétrer des concepts spirituels qui animent ses romans. »25 La lecture autotextuelle est en effet fondamentale pour percevoir toute la symbolique du récit. Il y a une continuité remarquable entre les œuvres de Bernanos : les images se retrouvent et s’interprètent sans cesse. Au début de la quatrième partie, Mouchette observe le hameau du haut d'un vieux remblai, comme le curé d’Ambricourt qui regarde son village au début du Journal d’un curé de campagne. L’auteur fait mention dans les deux œuvres d’une atmosphère semblable, comme l’atteste l’exemple suivant :

« L’eau fumait sur lui de toutes parts »26 et « une mince colonne de fumée monte vers le ciel »27, ou encore : « les pâtures trempées, vers l’étable chaude, odorante »28, et « l’odeur de sable mouillé vient jusqu’à elle »29.

Le rapprochement des œuvres est nécessaire pour percevoir la portée de cette scène. Le hameau qu’observe Mouchette est le même que celui d’Ambricourt : comme il a mené le prêtre à l’agonie, il poussera la jeune fille à la souffrance et à la mort. Le lieu surélevé véhicule toujours le même symbole qui passe d’un roman à l’autre : il évoque Golgotha, la colline où fut crucifié le Christ. Ainsi, Mouchette, petite victime ignorante, se dirige inéluctablement vers la sainteté. Par conséquent, à la lumière des autres romans bernanosiens, la valeur du suicide de la jeune fille se clarifie. Une lecture plurielle des romans enrichit celle de Nouvelle histoire de Mouchette.


 

 

 

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