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Georges
Bernanos : la "transcendance textuelle"1
au service de la grâce par Stéfany
Poncet
L’écriture au service de la grâce
Les correspondances entre les œuvres
semblent désormais évidentes et paraissent
justifier l’analyse de la nouvelle au terme
de cette étude. Il convient à présent
de s’attacher précisément au genre.
La forme choisie par Bernanos en 1936 dans Journal
d’un curé de campagne n’est
pas fortuite : s’il a opté pour la nouvelle,
c’est qu’il souhaitait exprimer l’aventure
de la sainteté d’une façon novatrice.
C’est le genre qui, grâce à différents
procédés, va alors justifier la sainteté
de Mouchette. En limitant le nombre de personnages,
l’auteur réduit l’action et les
données spatio-temporelles. Mouchette est seule
en scène et sa marche inéluctable vers
la mort dure moins de vingt-quatre heures. Les événements
sont relatés en un récit bref qui constitue
un univers clos et autonome.
Nouvelle histoire de Mouchette permet
une appréhension globale de l’aventure
de l’adolescente en ce sens que la nouvelle
s’en tient à l’événement
qui affecte le personnage à un moment et dans
des circonstances précises.
Les œuvres précédentes mettaient
davantage de personnages en scène qui s’affrontaient
et déterminaient ainsi une action dont les
péripéties s’entrecroisaient.
L’écart avec le roman est considérable.
A ce sujet, la théorie de la nouvelle a été
profondément marqué par Edgar Poe :
« Comme le roman ne peut être lu d’une
traite, il ne peut bénéficier de l’avantage
immense de la totalité. […] Dans le conte
bref, l’absence d’interruption permet
à l’auteur de mettre intégralement
son dessein à exécution »,
ce que reprendra Baudelaire de la façon suivante
: « L’unité d’impression,
la totalité d’effet est un avantage immense
qui peut donner à ce genre de composition une
supériorité tout à fait particulière.
»30
La simplicité de l’histoire ainsi que
la limitation de conscience du personnage, doté
d’une pensée
« instinctive, inconsciente qui ressemble
à celle des animaux. »31,
confinent au dépouillement et à «
un effort plus intense. »32
Elles proposent ainsi au lecteur une nouvelle vision
du monde. En réduisant le nombre de pages,
l’écrivain ménage au fil de son
écriture des zones d’ombres qui laissent
des interrogations en suspens, comme l’atteste
la phrase suivante, prélevée au terme
de la nouvelle : « Le « à
quoi bon ? », la question terrible,
inexorable, à laquelle nul homme passionné
n’a pu répondre […]. »33
Bernanos reprend ici un extrait de
L’Ancien testament : « A
quoi bon ? Quel intérêt a l’homme
à toute cette peine qu’il prend sous
le soleil ? » (Ecclésiaste, 1, 3). Pourquoi
demeurer en vie quand celle-ci n’est que privation
d’amour ? La préoccupation de Mouchette
est bien d’ordre spirituelle et surnaturelle.
La sainteté réside dans son statut de
victime qui reste, pour beaucoup de théologiens,
« le critère suprême de
la sainteté. »34
Mouchette est une martyre qui témoigne sa foi
à travers la souffrance que lui procure la
honte et le regard des autres. Elle se rapproche alors
du curé d’Ambricourt lequel écrit
dans son journal : « Mon Dieu, les enfants sont
les enfants, mais l’hostilité de ces
petites ? Que leur ai-je fait ? »35
La vie du prêtre montre le caractère
sublime de la souffrance, vécue comme un devoir
envers Dieu. Ainsi, le mystère de cette jeune
héroïne et de son salut est produit par
le parti pris chez l’auteur de ne pas tout dire
et de laisser au lecteur une part de spéculation,
comblée par la référence aux
romans antérieurs. En effet, les lectures précédentes
montrent que les saints bernanosiens tentent de répondre
à la question redoutable de Mouchette en s’engageant
sur le chemin de la sainteté.
Cette technique de lecture qu’impose
la réécriture de soi enrichit sensiblement
l’expression de la sainteté.
La nouvelle offre un style différent de celui
du roman et du roman-journal (Journal d’un curé
de campagne). D’une transparence merveilleuse,
l’écriture de Nouvelle histoire de
Mouchette est marquée par l’amour
et la charité du narrateur qui ne limite pas
la vie de l’héroïne au déroulement
des événements. La voix narrative souffre
et compatit en s’insérant discrètement
dans son récit :
« Pour mieux courir, Mouchette a quitté
ses galoches. En les remettant, elle se trompe de
pied. Tant pis ! »36,
« Elle hait sa déception fondamentale […]
- ô souillure ineffaçable ! »37
 
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