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Georges
Bernanos : la "transcendance textuelle"
au service de la grâce par Stéfany
Poncet
A travers de telles expressions et l’utilisation
fréquente du monologue intérieur, le
narrateur demande la compréhension et la sympathie
du lecteur pour Mouchette. Bien qu’il ne soit
pas un personnage, le narrateur détient ainsi
un rôle actif en mettant le lecteur à
contribution.
Qualifiée par Albert Béguin
de « style de la tendresse. »38,
l’écriture de Bernanos dans Nouvelle
histoire de Mouchette éclaire d’une
nouvelle lumière le parcours de l’homme
vers la sainteté. Ce que la nouvelle perd en
longueur par rapport au roman, elle le gagne en profondeur.
Plus que jamais, l’itinéraire du saint
est marqué par l’amour qu’il fait
éprouver aux autres : c’est précisément
là que réside la sainteté de
l’héroïne. En développant
chez le lecteur l’amour et la pitié,
vertus divines recherchées par tout croyant,
la jeune Mouchette, victime innocente, atteint le
Royaume de Dieu. En effet, le narrateur, à
travers l’histoire qu’il raconte, implique
majestueusement le lecteur dans l’aventure rédemptrice
de Mouchette. De la sorte, il le fait participer au
sens spirituel de la vie. En développant sa
sympathie, c’est-à-dire, au sens étymologique,
sa capacité à participer à la
souffrance d’autrui (en grec,
« sumpatheia »), le lecteur rejoint alors
la grâce octroyée à Donissan,
Chevance, Chantal de Clergerie et au curé d’Ambricourt.
La charité qui s’empare du lecteur est
la preuve que Mouchette a sauvé son âme.
Malgré une sainteté discutable au début
de la nouvelle, elle prend place désormais
aux côtés de ses prédécesseurs.
L’incomparable puissance du langage qui transparaît
dans l’écriture de Bernanos est l’aboutissant
d’un travail nourrissant avec succès
le projet de l’écrivain.
Le propre de l’autotextualié
n’est pas seulement de réutiliser un
matériau littéraire. Il est aussi d'engager
un protocole de lecture particulier qui requiert du
lecteur une participation active à l’élaboration
du sens. En recourant à des descriptions préexistantes,
Bernanos cherche le perfectionnement de l’écriture
que demande l’expression de la grâce.
L’auteur a choisi de montrer à quel point
tous les tempéraments pouvaient conduire à
la sainteté. Seule la pratique autotextuelle
pouvait rendre compte de cette polysémie. Ainsi,
la multiplicité des écritures et des
genres a aidé l’écrivain à
« imposer au lecteur un lien passionnel
avec une expérience qu’il ignore. »39


[Texte écrit
pour la revue littéraire de l'Université
de Marne-la-Vallée en 2000 et
publié avec l'autorisation de son auteur.]
Stéfany Poncet
Enseignante en collège en littérature,
auteur d'une mémoire d'étude intitulé
« De la tentation du désespoir à
l’abandon divin : un itinéraire autotextuel
» (étude de 4 œuvres de Bernanos
: Sous le soleil de Satan, L’imposture,
La Joie, Journal d’un curé
de campagne).
Notes :
1.
Gérard
Genette, Palimpsestes, la littérature au
second degré, Editions du Seuil, Paris,
1982, p. 7.
2.
La présente étude s'appuie sur les œuvres
suivantes : Sous le soleil de Satan, L'Imposture,
La Joie, Nouvelle histoire de Mouchette
et Journal d'un curé de campagne.
3.
Voir à ce sujet Mikhaïl Bakhtine, Julia
Kristeva, Gérard Genette.
4. La relation
de co-présence entre plusieurs textes donne
une profondeur nouvelle à la linéarité
du texte. Celui-ci se lit davantage à travers
ses interactions avec d’autres œuvres.
5.Carlo
Bos, « La réalité de Bernanos
», in Revue des Lettres Modernes, Série
Bernanos, n°81-84, 1963.
6. Georges
Bernanos, Sous le soleil de Satan, Editions
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
Paris, 1961, p. 308.
7. D’après
les notes établies par Michel Estève
pour l’édition de la Pléiade,
op. cit., p. 1791.
8. Georges
Bernanos, Sous le soleil de Satan, op.
cit., p. 308.
9. Ibid.,
p. 528.
10. En 1926,
Bernanos se met à la rédaction d’un
roman intitulé Les Ténèbres.
Mais, retardé dans son travail pour des raisons
politiques et familiales, il renonce à son
projet primitif et le scinde en deux ouvrages : L’Imposture
en 1927 et La Joie en 1928.
11. Georges
Bernanos, La Joie, Editions Gallimard, Bibliothèque
de la Pléiade, 1961, p. 724.
12. Yves
Bridel, L’Esprit d’enfance dans l’œuvre
de Georges Bernanos, Editions Minard,Paris, 1966.
13. Georges
Bernanos, Journal d’un curé de campagne,
op. cit., p. 1258.
14. Ibid.
15. Ibid.,
p. 1259.
16. Henri
Debluë, Les Romans de Georges Bernanos ou
le défi du rêve, Editions La Baconnière,
Neuchâtel, 1965.
17. Vincent
Jouve, La Poétique du roman, Editions
Sedes, Paris, 1997.
18. Ibid.
19. Heni Rambaud,
article paru in la Revue universelle, 1er
Août 1937, cité par Joseph Jurt dans
La Réception littéraire par la critique
journaliste, op. cit.
20. Georges Bernanos,
Sous le soleil de Satan, op. cit.,
p. 212.
21. Georges Bernanos,
La Joie, op. cit., p. 559.
22. Georges Bernanos,
Nouvelle histoire de Mouchette, Editions
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade,
Paris, 1961, p. 1291.
23. Le dévouement
pour les autres et le don de soi, valeurs éminemment
reconnus chez le curé d’Ambricourt dans
Journal d’un curé de campagne, l’élèvent
précisément au rang de saint.
24. Georges Bernanos,
Nouvelle histoire de Mouchette, op. cit.,
p. 1321.
25. Peter Fitting, «
Narrateur et narration », in Revue des Lettres
Modernes, Série Bernanos, n°175-179,
1968.
26. Georges Bernanos,
Journal d’un curé de campagne,
op. cit., p. 1032.
27. Georges Bernanos,
Nouvelle histoire de Mouchette, op. cit.,
p. 1338.
28. Georges Bernanos,
Journal d’un curé de campagne,
op. cit., p. 1032.
29. Georges Bernanos,
Nouvelle histoire de Mouchette, op. cit.,
p. 1338.
30. Charles Baudelaire,
Notes nouvelles sur Edgar Poe, Editions Robert
Laffont, Paris, 1980, p. 595.
31. Georges Bernanos,
Nouvelle histoire de Mouchette, op. cit.,
p. 1271.
32. Charles Baudelaire,
Théophile Gautier, Editions Robert
Laffont, Paris, 1980.
33. Georges Bernanos,
Nouvelle histoire de Mouchette, op. cit.,
p. 1343.
34. Alison Jones,
Saints, Editions Bordas, Paris, 1992, p.
7.
35. Georges Bernanos,
Journal d’un curé de campagne,
op. cit., p. 1051.
36. Georges Bernanos,
Nouvelle histoire de Mouchette, op. cit.,
p. 1266.
37. Ibid.,
p. 1305.
38. Albert Beguin,
Bernanos par lui-même, Editions du
Seuil, Paris, 1954, p. 80.
39. André
Malraux, préface du Journal d’un
curé de campagne, Editions Plon, Paris,
1974, p. 21.
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