Quelques jours avec lui par Philippe Rouyer
Van Gogh (1991)

        Encore un Van Gogh ! Après les films de Minnelli et d'Altman, pour ne citer que les meilleurs, on pouvait penser en avoir fini avec les vies du peintre suicidaire à l'écran. Mais le sujet inspirait Pialat qui en renouvelle l'intérêt grâce à son regard à la fois proche et distancié sur une réalité qu'il adapte sans la trahir.
        La subtilité et la pertinence de sa démarche s'expriment dès le premier plan où une main guide un pinceau sur une toile. D'emblée, le réalisateur va à l'essentiel (le geste créateur) et il ne se semble nullement tenu, en nous montrant le visage du peintre ou quelque autre signe de reconnaissance, de nous prouver qu'il s'agit bien de Van Gogh. Après cette ouverture d'autant plus saisissante qu'elle anticipe sur la narration (le plan s'avérera être un flash-forward), l'histoire commence par l'arrivée en gare du train... d'Auvers-sur-Oise, avec Pialat officiant sur le quai en employé des chemins de fer, l'auteur de Police signifiant ainsi « son appartenance au monde de ses personnages » (pour reprendre la formule d'Isabelle Jordan à propos de Loulou) et revendiquant sa vision personnelle du Van Gogh qui descend alors du train.    
        On chercherait en vain ici la séquence de l'oreille coupée, les « tournesols » et autres lieux communs scolaires sur le peintre, sa vie, son œuvre. Pialat se limite aux derniers mois de Van Gogh et évite systématiquement les scènes « à faire ». Là où une banale logique narrative aurait commandé de surdramatiser le suicide de l'artiste, lui opte pour wmmm une ellipse pure et simple. De même, il condense la durée de l'agonie pour ensuite dilater le temps et mieux nous faire partager le désarroi de Théo. En point d'orgue de cette écriture en pleins et en déliés, il enchaîne sur un banal incident domestique (la femme de l'aubergiste se blesse un orteil) qu'il charge de toute la violence et l'émotion retenues : on retrouve au détour de cette scène inattendue le talent du Pialat d'A nos amours pour transformer les petits riens quotidiens en psychodrames d'où surgissent les haines et les sentiments trop longtemps refoulés.
        Très à l'aise dans un carcan biographique qu'il a taillé à sa mesure, le réalisateur a toute liberté pour faire vivre les personnages secondaires. Face à un Van Gogh qui occupe le plus souvent le devant de la scène, ils ne sont jamais relégués au rang d'utilités. Comme l'écrit Pascal Pernod dans sa note cannoise (Positif n°366, p. 97) :
« L'artiste travaille au milieu d'autres gens qui eux aussi travaillent sans chercher à le comprendre en profondeur. Ce prolongement continuel de l'action centrée sur Vincent par le croisement avec les autres donne au fim un mouvement continu et touffu. » Grâce à ce dispositif, un plan suffit pour faire exister un personnage rencontré au bistrot ou dans la campagne et l'œuvre échappe à l'artificialité du film d'époque. On ne voit pas des figurants costumés mais des individus dont la caméra saisit au passage une part de vérité. Après la projection, on garde longtemps le souvenir vivace de ces figures qui existent au-delà de leur relation avec le peintre : l'idiot qui réclame son portrait, le cheminot qui évoque son son pays autour d'un ballon de rouge ou madame Chevalier, la bonne du docteur Gachet qui entonne Le Temps des cerises à la fin des retrouvailles familiales.
        En restituant ainsi avec réalisme le relief d'un instant, Pialat enrichit son héros. Il ne nous donne pas seulement à voir ses actes, il les replace dans leur contexte émotionnel pour nous en faire partager la portée. Comme chez Renoir, « tout le monde a ses raisons ». On ne saurait en vouloir à Gachet ni à Théo de lui préférer Cézanne ou Monet, mais on comprend que Vincent crève de cette absence de reconnaissance par ses proches. Le problème dépasse les simples considérations pécuniaires. L'argent n'est pas pour autant évacué au nom de l'amour de l'art. Vincent supporte de moins en moins d'être entretenu par son frère, et son amertume rejaillit sur sa peinture qu'il qualifie volontiers de « barbouille ». Les toiles, qui font alors partie du quotidien du personnage (il en aurait signé soixante-dix-huit durant la période), ne sont jamais magnifiées par les cadrages et les éclairages mais sont filmées comme de simples éléments du décor. Vincent reproche du reste à Théo d'entasser ses œuvres sous son lit et dans ses armoires, comme des bibelots inutiles.
        Pialat se garde bien de fout expliquer. Les relations de Vincent avec son frère comme avec les femmes étant trop complexes pour être définies en quelques séquences, il choisit d'en livrer des moments entrecoupés d'ellipses. Bien nue chacun connaisse. au moins dans les pandes lignes, la destinée du personnage, il fait vivre son Van Gogh dans l'instant, comme les héros de ses films précédents.
        Rebelle et impulsif, Vincent est capable aussi bien de sacrifier son inspiration peur un déjeuner mondain avec les Gachet que de troubler l'harmonie d'un repas dominical parce que sa peinture est mal comprise. Contradictions remarquablement soutenues par le jeu de Jacques Dutronc qui réussit là une composition étonnante. Il est Van Gogh tout en restant Dutronc ; avec ce mélange de rage au cœur et de cynisme, il donne l'impression d'improviser ses brillantes reparties qu'il alterne avec des réflexions plus laconiques et désespérées. Ami de longue date de l'acteur, Pialat souhaitait travailler avec lui depuis plusieurs années (initialement, il avait songé à lui pour le rôle titre de Loulou). Il utilise ici tout son potentiel dramatique et prouve ce qu'il déclarait à Positif en octobre 1980 (n° 235) :
« Pour moi, Dutronc n 'est pas quelqu'un qui doit recevoir des coups, mais au contraire les donner (...). Ce n'est pas l'acteur rentré et introverti que l'on croit. Il est capable d'éclater et défaire des choses étonnantes. »
        L'absence de musique de film privilégie les silences et les bruits d'une bande sonore particulièrement travaillée, et la cantate d'Honegger mixée sur le générique de fin en a d'autant plus d'impact quand elle prolonge l'ultime réplique du film, prononcée par la fille Gachet : « C'était mon ami. » Simple confidence pour une conclusion bouleversante.

[Texte écrit pour la revue Positif (n°369, novembre 1991.]


Philippe Rouyer

Critique de cinéma pour la revue Positif.


Positif
: 12, rue Pierre et Marie Curie 75005 Paris
Tél. et fax : 01.43.26.17.80
Editeur : Jean-Michel Place / http://www.jmplace.com
       


       

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
© Cadrage/Arkhome 2004