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La
Mort en direct par Saad Chakali
La Gueule ouverte (1974)
« (…) quand disparaissent vos
parents, disparaît la dernière barrière
biologique. Après, c’est votre tour.
Ce qui n’est
pas une idée très plaisante.
»
(Vladimir Jankélévitch,
Penser la mort ?, éditions Liana Levi,
1994, p.17)
Pour son troisième long-métrage,
Maurice Pialat filme dans toute son horrible littéralité
ce qui travaille en
sous-main le reste de son œuvre, à savoir
l’agonie. C’était déjà
celle de Mémère la vieille dans L’Enfance
nue (1969) mais elle était secondaire
par rapport aux lignes brisées de la trajectoire
erratique du jeune François, et puis celle
aussi de Maman Jeanne dans la série télévisée
La Maison des bois (1971) mais elle ne se
produisait qu’au dernier épisode. Ce
sera celle de Mouchette violemment suicidée
(elle se tranchera la gorge) dans Sous le Soleil
de Satan (1987) mais sa fort probable agonie
demeurera hors-champ. Ce sera celle également
de Van Gogh dans le film éponyme que le cinéaste
lui consacrera en 1991 mais, à la différence
de La Gueule ouverte où l’agonie
dure quasiment le temps que dure le film, celle du
peintre hollandais ne surviendra qu’en toute
fin du film en une séquence puissamment ramassée.
Sur un plan plus symbolique, c’est la triste
agonie du couple de Nous ne vieillirons pas ensemble
(1972), de la famille de A nos amours
(1983), de l’abbé Donissan dans son âpre
combat mystique dans Sous le soleil de Satan,
du couple à l’enfant dans Le Garçu
(1995) dont on peut se demander par ailleurs s’il
s’agit là d’une famille comme on
pouvait encore l’entendre dans A nos amours.
Par rapport au dernier film de Pialat justement, on
pourra objecter que là où il a décidé
de traiter l’agonie de la figure, éminemment
centrale dans l’œuvre, du père en
une poignée elliptique de plans à l’incise
bouleversante, La Gueule ouverte calque sa
durée cinématographique sur celle, diégétique,
de la mort de la mère dont les derniers râles
s’adressent comme un reproche indélébile
à son mari (que l’on surnomme en pays
auvergnat… le Garçu et qu’incarne
Hubert Deschamps1)
comme à son fils (que joue Philippe Léotard).
L’agonie n’est pas seulement la caractérisation
d’une mort dont les processus sont lents et
qui d’une part obligerait Pialat à envisager
son rapport déjà privilégié
à la durée cinématographique
(il est bien probable que
La Gueule ouverte soit le film de ce cinéaste
comptant le plus de plans-séquences) en le
soumettant plus frontalement encore qu’à
l’accoutumée aux pratiques duratives
d’illustres maîtres tels Erich Von Stroheim,
Carl Theodor Dreyer et Roberto Rossellini, et qui
d’autre part lui permettrait d’opérer
une distinction notable avec le cinéma (moqué
par lui) de François Truffaut dans lequel les
morts fulgurantes (coups de feu passionnels, accidents
imprévisibles, vieillesse subite telle celle
du personnage de Jean-Pierre Léaud dans Les
Deux anglaises et le continent en 1971…)
l’emportent très largement sur les agonies.2
L’agonie est aussi la claire manifestation d’une
angoisse ontologique intrinsèque au cinéma
pialatien qui, en retour, s’invente pour lui
une méthodologie agonistique propre à
la singularité de chaque film. Cette méthodologie
qui est également le fait des personnages pialatiens3
est une technique de lutte afin de résister
dans (et de tenir à) la vie pour que celle-ci
ne soit pas complètement happée par
son devenir-mort. Le constat héraclitéen
du « tout passe » demeure ici inébranlable,
impossible à escamoter, si ce n’est au
prix d’un déni de nature névrotique
ou de mensonges, dont l’idéalisme prend
sa source dans la culture judéo-chrétienne
dans laquelle s’inscrit l’œuvre pialatienne
entière, qui peuvent être perpétrés
par les personnages mais auxquels Pialat en tant qu’artiste
s’est toujours obstinément refusé.
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