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La
Mort en direct par Saad Chakali
La Gueule ouverte (1974)
André Téchiné avec Ma
Saison préférée (1993) et
Jacques Nolot avec L’Arrière-pays
(1997) se sont tous les deux également "coltinés",
quelques vingt années après Pialat,
la mort programmée de la mère, mais
pour en déplacer subtilement le motif, soit
comme chez Téchiné dans la figuration
impossible de la fusion incestueuse du frère
et de la sœur, soit comme chez Nolot dans l’avènement
heureux de la scène primitive refoulée
de l’origine de l’homosexualité
de son personnage. La spécificité du
film de Pialat est d’œuvrer, pour reprendre
l’une des ses métaphores les plus significatives,
dans le chou de son sujet. C’est véritablement
la continuation de l’esthétique de Stroheim
sur le plan du naturalisme (la durée comme
vie souffrante car mourante), l’affinement ontologique
de la spiritualité de Dreyer (la durée
comme pensée d’un Dehors – la mort
– incommensurable), enfin le prolongement de
Rossellini sur son versant phénoménologique
(la durée comme vérité de l’immanence
saisissable dans la non-linéarité brute
du sensible4).
Seuls aujourd’hui des artistes tels Alexandre
Sokourov ou Manoel de Oliveira s’intéressent
encore à l’agonie (mais leur visée
respective est corrélée à une
approche spiritualiste, pour Sokourov même carrément
métaphysique).
N’oublions pas enfin que les figures de
la rancœur et du ressentiment qui balaient tout
le cinéma de Pialat, naviguant de scènes
de ménage en règlements de compte familiaux,
et qui s’origine dans la propre histoire de
Pialat lui-même, notamment face à la
réussite inaugurale de la Nouvelle Vague et
à son douloureux retard par rapport à
elle, permettent de comprendre en quoi La Gueule
ouverte vaut également en tant que film
contre.5
Précisément à l’époque
contre Cris et chuchotements (1972) d’Ingmar
Bergman dont les manières "classieuses"
et le souci de grand art (ah le rouge terriblement
symbolique des tentures !) apparaissent pour le coup
après le film de Pialat bien superfétatoires.
Tout cela est par trop habillé (trop cuit comme
aurait dit Serge Daney après une lecture inspirée
de Tristes tropiques de Claude Lévi-Strauss)
quand chez Pialat la nudité-crudité
du traitement formel (comme on parlerait de traitement
au laser s’agissant d’un cancer) emporte
largement le morceau en laissant sur le carreau de
l’écran un spectateur abasourdi par la
violence neutre et la sèche frontalité
d’une œuvre qui n’aura pas rencontré
le public (9000 entrées à Paris). La
radicalité solitaire de cette dernière
avait d’ailleurs à l’époque
précipité la ruine financière
de la petite boîte de production que le cinéaste
avait pu monter suite au succès commercial
de Nous ne vieillirons pas ensemble après
sa présentation cannoise où Jean Yanne
avait empoché le prix d’interprétation
masculine dans un état d’incompréhension
profond (ce qui n’a pas empêché,
bien au contraire, d’endiguer le grossissement
du monceau d’idées reçues suscité
par l’entièreté troublante du
geste pialatien). Si Pialat a mis cinq longues années
à s’en remettre en réalisant Passe
ton bac d’abord dont la fragile beauté
a toujours été très mal jugée
– à tort – par son auteur, le spectateur
lui ne se remettra jamais d’une telle expérience
de cinéma, near the bone comme disent
les anglo-saxons. Proche de l’os. L’expérience
est singulière : plus que d’évoquer,
elle convoque impérieusement et il est dorénavant
temps d’analyser les linéaments de cette
puissante et troublante convocation du spectateur
par le film.
Ce que La Gueule ouverte montre, monstration
qui ne va pas sans sa part de monstruosité
(le philosophe Jean-Luc Nancy parle quant à
lui de « monstruation »), ce sont deux
visages « qui ne peuvent se regarder fixement
» pour paraphraser une maxime de la Rochefoucauld.
D’abord celui de l’agonisante elle-même,
une femme d’à peine soixante ans (Monique
Mélinand). L’âge est important
car il redouble l’effet de scandale propre à
cette « ultimation événementielle
», ce « monstre métempirico-empirique
» qu’est la mort et dont parlait Vladimir
Jankélévitch en caractérisant
ainsi le double mécanisme de ses processus,
engageant (cette mort me concerne parce qu’elle
me rappelle à la mienne à venir –
mécanisme d’identification externe) autant
qu’excluant (cette mort n’appartient qu’à
l’autre irréductiblement et à
lui seul – mécanisme de destruction interne).
C’est dans le tiret de la conception «
métempirico-empirique » de la mort selon
Jankélévitch que se niche La Gueule
ouverte, entre la mère mourante et son
mari et son fils vivant cette agonie, non pas en face
mais tout juste à côté.
Le garçon de L’Enfance nue était
un bloc mat d’opacité nébuleuse,
la mère ici figure un bloc gris d’altérité
absolue. Pialat filme donc « la mort au travail
» au pied de la lettre6
du mot célèbre de Jean Cocteau dans
son double aspect
« d’altérisation » (un visage
aimé et connu peu à peu n’est
plus reconnaissable et devient même inconnaissable,
un visage étrange puis étranger auquel
faire face paraît in(sou)tenable et qui n’appellerait
donc que du détournement-retournement7)
et d’altération (tous sont affectés
par un drame dont la réalité durative
oblige forcément à composer avec lui
avant que le fait social, intervenant uniquement ante
et post mortem, ne reprenne ses droits8).
Le réel
lui-même est altéré : c’est
un fantastique qui irise secrètement l’œuvre
pialatienne entière et apparaît ici en
tant qu’il est du réel qui n’est
pas ou plus catégorisable (pensable, c’est-à-dire
raisonnable au sens premier du terme).
Ce fantastique, très français souvent,
n’est pas si différent de l’horreur
pratiquée, en littérature par exemple,
par un Barbey d’Aurevilly en pleine phase d’assassinat
du romantisme qui baignait encore un peu l’esprit
de son époque.9
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