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La
Mort en direct par Saad Chakali
La Gueule ouverte (1974)
« Bien plus, mort en sursis, la mourant
tombe hors du pensable, qui s’identifie à
ce qu’on peut faire. En sortant du champ que
circonscrivent des possibilités d’intervention,
le mourant entre dans une région d’insignifiance.
Rien n’est dicible là où plus
rien ne peut être fait (…) Que, refoulée,
la mort revienne dans un langage exotique (celui d’un
passé, de religions anciennes, de traditions
lointaines) (…) ; qu’il soit aussi difficile
de la parler dans sa langue que de mourir «
chez soi », cela définit un exclu qui
ne peut revenir que déguisé »
(Michel de Certeau, L’Invention du quotidien,
tome I, éditions Gallimard, 1990, p. 277 et
279). La mort comme la question du sujet dont parle
de Certeau dans ses lignes appellent cet autre visage
qui se compose et se décompose non pas face
comme on l’a déjà dit mais par
rapport au premier (celui de la mourante) et qui est
le visage de ceux (le mari, le fils) qui accompagnent
– ou plutôt que la société
oblige à accompagner – l’agonisante
dans ses ultimes retranchements vitaux. L’agonistique
auquel nous faisions allusion plus haut intervient
précisément à ce moment-là,
non pas en tant que stratégie qui offrirait
l’indexation fallacieuse de tout rapport à
l’autre sur une position d’exclusion du
jeu social ou de surplomb quant à ce même
jeu, mais en tant que tactique composant sans cesse
violemment avec les tactiques déployées
par les autres pour normaliser ce qui, comme le disait
de Certeau, n’appartient donc plus au champ
du pensable et donc du faisable.10
Le manque de tact spécifique des
personnages de La Gueule ouverte, spécialement
du grincheux Garçu11,
comme de l’ensemble des personnages pialatiens
(Van Gogh exemplairement et le cassant Jacques Dutronc
y a puissamment contribué, mais également
Gérard Depardieu, davantage dans Police
que dans Loulou d’ailleurs, comme quoi
on ne rappellera jamais assez que le rudoiement et
la grossièreté ne sont pas le fait unique
des classes les plus populaires ou marginalisées,
comme quoi aussi le personnage de l’inspecteur
Mangin de Police peut être tout à
fait considéré comme le prolongement
du côté de « l’élévation
sociale » du personnage de voyou un peu paumé
de Loulou) participe d’une tactique
du dénigrement et du refoulement, avatar particulier
du détournement-retournement formulé
précédemment, afin de n’affronter
la situation jamais en face mais toujours de biais.
A la frontalité du visage altéré
de la mourante répondent des visages toujours
en quête d’une ligne de fuite, d’une
transversalité qui leur ouvrirait un espace
moins suffocant, moins terrorisant, plus aéré,
plus pacifié. Ce manque de tact auquel la forte
tactilité dégagée par les procédures
chères au montage que pratique le cinéaste
(tel ce que l’on pourra désormais nommé
« le faux-raccord au couteau », celui
du garçon de L’Enfance nue,
celui du peintre dans Van Gogh), qui ne se
joue pas seulement dans des jeux de mains chaudes
(le Garçu pelotant une de ses jeunes clientes,
le fils Philippe s’envoyant en quatrième
vitesse une prostituée), est aussi ce qui marque
la disjonction pas toujours maîtrisée
entre nos actes et les mots censés pouvoir
les justifier.
« Nous ne dominons pas du regard l’usage
de nos mots » (Ludwig Wittgenstein cité
par Michel de Certeau, op. cit., p. 25).
C’est tout ce qui traverse et nourrit la crise
entre Philippe et sa femme Nathalie (Baye), comme
coordonnée à une autre crise –
l’agonie de la mère – sur laquelle
aucune discussion ne peut prendre (prendre, c’est
aussi prendre le dessus). Ce sont toutes des vies
mal (r)accordées et entre lesquelles la phénoménalité
de la mère agonisante active sourdement les
processus de distorsion et d’étirement,
jusqu’à la rupture. La lâcheté
n’aurait alors pas d’autre fonction que
de sur-signifier une résistance et une ténacité,
de donner une preuve de vitalité (la médiocrité
du coup vite fait de Philippe avec une prostituée
ne dit peut-être pas autre chose) alors qu’en
chacun l’angoisse risque à tout moment
de tout ravager. Chez Pialat on a peur de la peur,
et cette peur au carré est l’angoisse
ontologiquement liée à l’idée
de mourir. Un film de Pialat, c’est comme le
titre de cette belle chanson du groupe folk français
Mendelssohn : « Je ne veux pas mourir »,
crié certes mais sur le mode du déni,
le paradoxe voulant que la lâcheté avoue
malgré elle ce qu’elle cherche par ailleurs
à taire. C’est l’horizon définitif
de ce geste cinématographique, et il n’y
en a pas
d’autre : vivre coûte que coûte,
quoi qu’on puisse en dire.
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