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La
Mort en direct par Saad Chakali
La Gueule ouverte (1974)
La dernière critique enfin qui ne peut
être justifiée au vu de La Gueule
ouverte est celle concernant le mépris
apparent dans lequel le cinéaste enfermerait
ses créatures, et notamment sa vision supposée
cynique du peuple (duquel il est directement issu
et auquel, contrairement à la Nouvelle Vague,
il a consacré les trois quarts de son œuvre)
mal représenté par des acteurs non professionnels
dont l’évidente maladresse dans le jeu
se retournerait à leur complète défaveur.
Afin de se détourner définitivement
de tels schématismes, il faut d’abord
insister sur le fait que Pialat est l’un de
ceux qui ont permis le retour en force, depuis le
néoréalisme italien d’après
guerre, du peuple à l’écran (c’est
le populisme de Pialat, au sens positif et politique
que le philosophe Jean-Claude Michéa essaie
dans son travail de lui faire retrouver dans une sorte
d’antithèse radicale du poujadisme ou
du « qualunquisme » décrié
en son temps par Pasolini) alors exempté du
champ de la représentation comme (surtout)
de la fiction depuis le Front Populaire,
quelques rares documentaires (Grémillon, Delmy,
Rouquier, Carpita) mis à part. Ensuite, comme
on l’a déjà souligné auparavant,
le traitement formel qui lui est réservé,
sans rien lisser de ses contradictions et de la violence
qui lui est propre, est très loin d’être
inférieur à celui des acteurs professionnels
: au contraire, ce sont les non professionnels et
leur méconnaissance des codes cinématographiques
du jeu et de la représentation scénique
qui obligent les acteurs professionnels à mettre
au rancart toute velléité dramatisante
ou de sur-jouer et à mettre à découvert
une vérité de leur corps et leur voix,
en accord avec la vérité des corps et
des voix vierges de tout cinéma qui leur font
face, qu’aucun manuel de comédie ne saurait
décrire. Il ne faut pas oublier que la fiction
en tant que procédure sociale de normalisation
comportementale (« faire bonne figure »)
et en tant que ce qui permet l’établissement
de la distinction entre le cinéma qui se fait
et les corps censés le supporter (chez Pialat,
tout acteur quel qu’il soit a un pied dans le
réel et l’autre dans le cinéma,
et c’est dans ce battement-boitement que son
cinéma s’insinue et s’institue)
est le sujet même de La Gueule ouverte15.
Enfin ce sont deux notations sociologiques relevées
comme en passant, sans jamais que Pialat ne s’appesantisse
sur elles alors que dans le même temps l’incise
névralgique de leurs traits touche au plus
juste, qui annulent purement et simplement la critique
de la condescendance et du sarcasme. La remarque raciste
exprimée banalement et mesquinement par le
Garçu16
à un couple de bistrotiers au sujet de la mixité
« ethnique » de jeunes mariés passant
dans le coin insiste sur le point suivant : l’école
comme lieu d’apprentissage du racisme même
car elle a été le lieu bourgeois de
la reproduction-légitimation du discours colonialiste
et nationaliste fortement discriminatoire.17
Aucun essentialisme chez Pialat du genre « le
racisme intrinsèque aux Français »
mais bien plutôt l’objectivation de l’histoire
(l‘Indochine), des structures (l’institution
scolaire) et des conditions concrètes de la
formulation de ce racisme-là dont la nature
de construit social peut également être
subordonnée à un discours anthropologique,
celui qualifié précédemment de
structuraliste de la peur de la mort identifiée
dans toute altérité. L’autre notation
a trait aux conseils faits à Philippe d’aller
voir un guérisseur. Cette scène n’a
pas lieu comme le cliché l’aurait voulu
en Auvergne, ces conseils ne sont pas proférés
par le petit peuple campagnard et un peu païen
du coin. C’est à Paris que ces mots sont
dits, par des Parisiens portant tailleur et cravate
(sûrement des proches de Philippe mais on n’en
saura pas plus). On est alors très loin des
préjugés lapidaires sur la ville comme
espace de la modernité et de la rationalité
économique et sociale et sur la campagne comme
espace archaïque de survivance de séculaires
croyances ou superstitions que la chrétienté
n’aura jamais pu en plus de mille années
juguler. Et a fortiori très proche
des conclusions apportées par l’ethnologue
Jeanne Favret-Saada dans son livre Les Mots, la
Mort, les Sorts18.
Sous le Soleil de Satan montrera d’ailleurs
avec une brûlante pertinence les modes d’appropriation
et de gestion d’un lot incompressible de croyances
primitives par l’église catholique afin
d’en puiser paradoxalement en retour un surcroît
de légitimité et de contrôle sur
le peuple des villages évidés au début
du 20e siècle par l’accroissement urbain
et la pression du capitalisme industriel alors en
plein essor sur la terre et l’emploi. Pialat
partage évidemment ce mot limpide de Michel
de Certeau que devraient méditer les amateurs
d’a priori de tout poil qui n’auront tout
simplement pas bien vu l’œuvre : «
… il est toujours bon de se rappeler qu’il
ne faut pas prendre les gens pour des idiots »
(op. cit.,
p. 255).
Chez Pialat comme chez Bourdieu (par exemple
celui de Raisons pratiques paru aux éditions
du Seuil), le réel est d’abord relationnel
et les relations ainsi établies ne sont déterminées
par aucun concept « substantialisant »
mais plutôt par des raisons socio-historiques.
C’est la parole de La Gueule ouverte
qui, on le voit bien lors de cette fameuse scène
dans laquelle Philippe coupe court à toute
discussion supplémentaire avec sa mère
sur le passif familial en mettant sur la platine-disque
Cosi fan tutte (on songe alors un peu à
Numéro zéro (1971) de Jean
Eustache mais dans cet exemple précisément
ce dernier suscitait, le whisky aidant, le fleuve
verbal de sa grand-mère Odette Robert afin
que rien ne soit entravé des ondes historiques
et flux d’émotion dégagés
par cette parole vive), tend en général
vers la frange la plus indistincte, la plus inaudible,
de la rumeur sonore sociale et ses remugles (Serge
Daney parlait à raison d’idiolectes chez
Pialat qu’il distinguait des sociolectes en
usage dans le cinéma d’Eric Rohmer).
La parole étouffée, empêchée,
meurtrie (se souvenir du mutisme de François
dans L’Enfance nue), voilà à
quoi on astreint le peuple français : non pas
qu’il ne sache pas parler ni qu’il n’aurait
rien à dire mais les pouvoirs « biopolitiques
» n’ont jamais désiré que
le peuple qui travaille fasse un usage du verbe, selon
les intérêts directeurs de ces derniers,
immodéré, à savoir libre donc
libéré, c’est-à-dire critique
donc enfin politique.
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