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La
Mort en direct par Saad Chakali
La Gueule ouverte (1974)
C’est cette douleur filmée avec
une intensité jamais vue par Pialat d’une
parole trop longtemps retenue pour qu’au moment
de s’épancher positivement elle puisse
atteindre à la pleine et heureuse clarté
à laquelle elle a le droit de prétendre.
Et cette parole douloureusement contrite fait mal.
Un pas plus loin, et c’est enfin la parole hachée,
amenuisée, incompréhensible (peut-on
dire qu’il s’agit toujours d’ailleurs
d’une parole ?) de la mère agonisante
(Henri Michaux dans son poème intitulé
Vieillesse parlait d’un « fatale
déréglage ») dont les derniers
mots dits et perçus portent encore la trace
– là l’horreur est totale –
des rancœurs portées à l’encontre
des escapades passées de son mari. «
Tu sens le vin » : voilà ce que
retiendra le Garçu des ultimes instants de
sa femme et il portera le poids de ces mots accusateurs
tout le restant de sa vie. Et lui sèchement
à son fils quand sa femme est décédée
: « Ca y est, c’est fini »,
réservant ses larmes, non à celle qui
a été longtemps auprès de lui
et qui n’est désormais plus, non plus
à son fils qui va bientôt s’en
aller, mais à l’espace public, au théâtre
social, conforme à son rôle de veuf éploré
confondu avec le réel même de sa misère
actuelle. Pialat, c’est l’anti-Jacques
Brel : pas d’envolées lyriques (de ce
lyrisme qui n’est autre qu’une sorte d’échappatoire
transcendant). On y va tous : et on aura cette gueule-là
(le titre du film se révèle être
au bout du compte à double tranchant), quand
on mourra aussi bien que quand on assistera de toute
son impuissance à l’agonie d’un
proche19.
Ce faisant, c’est Pialat lui-même qui
nous dit qu’il a eu cette gueule-là quand
sa propre mère était en train de mourir,
qui (nous et se) dit qu’il aura bien cette gueule-là,
celle de celui qui agonira s’il devait en passer
par là (ce qui fut effectivement le cas), et
qui prévient enfin ses proches de la gueule
qu’ils auront quand lui sera en train de mourir.
Chacun son tour (d’écrou) : le cinéma
pialatien ne craint pas de déplaire, du moment
qu’il puisse dire : ce sera ainsi. Ita missa
est.
L’œuvre de Pialat est le miroir qui
suture tous les plans éparpillés du
discours, qui articule ce qui se joue devant (le champ)
avec ce qui se passe derrière ou à côté
(le hors-champ), qui tend enfin sans détournement-retournement
possible, les yeux dans les yeux, les yeux dans les
trous, cette obscénité qui nourrit notre
quotidien et à laquelle on tourne généralement
le dos ou sur laquelle on ferme les yeux, privés
des mots qui sauraient éclairer ou apaiser.
Ou alors ces mots sont malheureux, consciemment (ils
font mouche) ou pas : notre malheur est alors consommé.
Ce malheur est celui de la certitude achevée
d’un finitude qu’on ne saurait habituellement,
de crainte d’être pétrifié,
affronter de face : le « On meurt seul »
de Pascal qui, filmé comme ici si frontalement,
devient semblable au regard de Gorgone la Méduse.
La singularité du geste cinématographique
de Maurice Pialat est d’être un art de
l’irrémédiable que ne suspend
jamais le temps du film puisqu’il en est au
contraire la cristallisation fixée sur pellicule.
Et précisément la temporalité
durative de La Gueule ouverte porte, non
pas à permettre lâchement la reculade
devant l’irrémédiable20
mais bien de l’envisager, au sens premier du
terme. De là la nature agonistique d’une
œuvre qui ne lâche rien et pour laquelle
« la vérité est un enjeu de lutte
» (Pierre Bourdieu). « Le soleil
ni la mort ne peuvent se regarder fixement »
disait la Rochefoucauld ? Chez Pialat la chose
a pourtant été faite. De face par le
cinéaste. En face pour les personnages (même
s’ils s’y refusent). Dans la face pour
le spectateur pour qui la sensation de direct (au
propre comme au figuré – dans la figure
quoi !) n’a peut-être jamais été
comme ici, dans sa paradoxale fabrication même,
aussi affirmée.
Saad Chakali pour
www.maurice-pialat.net
- Mai 2004 -
Aide-documentaliste au sein d'un lycée
à Rillieux-la-Pape (69).
Notes
:
1. Père de
Jérôme Deschamps, le fondateur de la
troupe des Deschiens qui a d’ailleurs
permis la ressortie en salles en 2002 de Playtime
de Jacques Tati, Hubert Deschamps avait déjà
joué chez Pialat dans son court métrage
de 1962 (sa première œuvre de fiction)
intitulé Janine.
2. Même le personnage
de Julien Davenne dans La Chambre verte (1978),
œuvre de Truffaut qui par moment se rêve
expressément en Gertrud version masculine,
s’il ne peut que constater son énergie
vitale lentement s’amenuiser, meurt malgré
tout foudroyé par une crise cardiaque.
3. Ce sont l’opacité
incalculable de François dans L’Enfance
nue et de Noria dans Police en 1985,
l’espace domestique entretenue par Maman Jeanne
de telle manière que cela lui permette de lutter
contre la pensée de la mort de son fils Marcel
parti à la guerre dans La Maison des bois,
la vie sexuelle active des adolescents de Passe
ton bac d’abord (1978) et de A nos
amours, la foi exaltée de Donissan dans
Sous le Soleil de Satan, la peinture pulsionnelle
de et dans Van Gogh, un enfant à amadouer
dans Le Garçu…
4. Cette vérité
est d’emblée soumise à la scientificité
du dispositif d’enregistrement : c’est
la conjonction caméra / appareil de détection
du cancer établie dès la première
séquence de La Gueule ouverte et qui
évoque directement l’opération
similaire de Angst (1955) de Rossellini qui
s’ouvrait sur un plan d’oscilloscope avec
sa batterie de sinusoïdes.
5. C’est un point de
ressemblance avec l’œuvre de Karl Marx
par exemple : Pialat est un homme contre, un homme
de la réponse polémique. Pour commencer
contre François Truffaut et ses 400 coups
(1959) avec L’Enfance nue dix ans plus
tard (malgré l’argent de Truffaut lui-même,
contre cet argent même qui a pourtant permis
la production du premier long métrage du cinéaste).
Contre Jean-Luc Godard et Le Mépris
(1963) avec Nous ne vieillirons pas ensemble
(1972) qui peut tout à fait rivaliser aussi
avec Scènes de la vie conjugale réalisé
par Bergman un an après le film de Pialat.
Contre Diabolo menthe (1977) de Diane Kurys
avec Passe ton bac d’abord. Contre
La Boum (1980) de Claude Pinoteau avec A
nos amours. Contre le Journal d’un
curé de campagne (1953) de Robert Bresson
mais aussi Thérèse (1986) d’Alain
Cavalier avec Sous le Soleil de Satan. Contre
tous les films en costumes réalisés
par son ex beau-frère Claude Berri avec Van
Gogh. Contre enfin tout le jeune cinéma
français se réclamant de lui avec Le
Garçu. Soit deux niveaux du contre : contre
un succès commercial alpaguant injustement
– aux yeux de Pialat – tous les regards
loin de son travail ; contre un auteur acclamé
des critiques et des historiographes du cinéma
quand Pialat se sent meilleur cinéaste que
ce dernier. On aura alors compris que l’œuvre
pialatienne est un cri équivalent à
une demande d’amour si inextinguible, si exorbitante
qu’elle se sait par avance condamnée
– d’où l’acrimonie d’un
cinéaste moins sadique comme on l’a cru
trop souvent que masochiste – à ne jamais
pouvoir être satisfaite.
6. On songe alors aux descriptions
de l’anatomiste français du 18ème
siècle Marie François Xavier Bichat
(Recherches physiologiques sur la vie et la mort,
Marabout, Paris, 1973).
7. Le racisme dont une séquence
du film donne à entendre toute l’épaisseur
sociale et culturelle (on reviendra plus loin sur
la force de cette séquence) pourrait trouver
son origine sur un plan plus structuraliste et symbolique
précisément là, dans ce détournement-retournement
face au visage de l’étranger que je ne
(re)connais pas et qui me menacerait donc, me nierait
dans cette non-(re)connaissance même.
8. C’est le «
laisser mourir » des sociétés
« biopolitiques » modernes analysées
par Michel Foucault dans Surveiller et punir
(Gallimard, 1974) – c’est ici l’hôpital
qui laisse à la famille le soin privée
de la gestion interminable des derniers moments –
qui produisent et reproduisent les prérogatives
de leur contrôle sur tous les éléments
du vivant, y compris la mort dont elles instruisent
publiquement la forme et le sens, c’est-à-dire
la mise en scène, pour tous ceux, spectateurs
obligés, qui restent.
9. On pense aussi, quant
au décès de la mère, à
la longue fin, dégraissée pareillement
de toute rémission romantique, de l’héroïne
éponyme de Madame Bovary de Gustave
Flaubert.
10. On dira conséquemment
que l’approche pialatienne, en terme d’une
sociologie de l’action, est largement plus proche
des champs, agents, pratiques et tactiques de la sociologie
constructiviste de Pierre Bourdieu que de l’individualisme
méthodologique avec ses acteurs rationnels
issus de la sociologie libérale de Raymond
Boudon.
11. Hubert Deschamps dans
le rôle de Roger possède le visage vieilli
et ratatiné que Jean Yanne, dont d’ailleurs
le personnage dans Nous ne vieillirons pas ensemble
descendait en Auvergne pour rendre visite à
son Garçu de père, a fini par avoir
dans la vie réelle.
12. D’abord l’hôpital
à Paris puis l’église en Auvergne
qui, lorsqu’elle fait sonner ses cloches lors
d’une des plus belles scènes du film,
instruit une convocation d’un ordre légiférant
supra-humain (divin) pendant que la caméra,
respectueuse du « discours » tenu autoritairement
et puissamment par les cloches, enregistre de son
côté également une autre réalité
lors d’un travelling avant à la lenteur
que les pavés usés de la rue et les
blocs effrités de pierre du lieu de culte aideront
à qualifier de minérale : la queue de
ceux qui restent et qui, nécessairement, en
passeront aussi par là.
13. La « grande »
musique du génie de Salzbourg sert précisément
au fils à faire taire bassement le dire vital
des souvenirs malheureux de la mère qu’il
ne supporte pas à ce moment-là d’entendre.
La mère est de toute façon d’emblée
condamnée : il n’y aura donc aucun suspens
(moralement impensable selon l’esthétique
pialatienne). Pire, le savoir partagé de la
mort future de cette dernière empoisonne le
présent, ainsi désossé de toute
espérance, sans qu’une possibilité
de croire qu’il en sera autrement soit envisageable.
La musique classique sert également de marqueur
d’une distinction sociale qui sépare
le fils, plus bourgeois, de sa mère (alors
que l’utilisation dans L’Enfance nue
de Tristan et Iseult de Richard Wagner représentait
fantastiquement l’amour unissant François
à Mémère la vieille exhalant
hors-champ ses derniers soupirs). On pense fortement
alors à Une Femme (éditions
Folio, 1989) d’Annie Ernaux, récit rétrospectif
de la vie jusque dans la maladie et la mort de la
mère de l’écrivaine, un morceau
de J.-S. Bach jouant chez elle la même fonction
que la musique de Mozart dans le film de Pialat.
14. « Ce cinéma-là
a assez duré ! » hurle le père
de A nos amours qu’interprète
Pialat lui-même dont le métier d’artisan
fourreur est à rapprocher du commerce de tissus
du Garçu de La Gueule ouverte. Pialat
à son tour devenu Garçu souhaite donc
aller voir ailleurs s’il n’y est pas pour,
avec Sous le Soleil de Satan, «
en finir avec le jugement de Dieu (le père)
» (Antonin Artaud) et avec son dernier
long métrage intitulé justement Le
Garçu, en finir – puisque seule
la mort a rendu la chose possible – avec les
tourments méandreux de la fiction autobiographique
en leur donnant un ultime tour d’écrou,
l’avenir ne lui appartenant plus mais appartenant
plutôt à son fils Antoine comme le dit
abruptement la dernière séquence de
son dernier film. In fine.
15. Posons-nous également
la question suivante : le supposé « non
jeu » des non professionnels n’aide-t-il
pas à instruire une stylisation évidente
(ce que les esprits courts appelle le « faux
» au cinéma) qui peut court-circuiter
ou mettre à distance respectueuse le «
naturel » archi-composé des acteurs professionnels
?
16. Question : s’agit-il
du même Hubert Deschamps (ou bien c’est
un parfait homonyme) qui a publié en 1972 aux
éditions Fayard une Histoire de la traite
des Noirs ? Dans les deux cas, on espère
démontrer avec l’exemple qui suit que
la position voulant faire de Pialat un cinéaste
de droite ou raciste, malgré la polémique
relancée par Police, n’est pas
défendable. Le racisme est une donnée
sociale française que Pialat ne peut pas ne
pas prendre en compte lorsqu’il filme des fragments
du paysage national français.
17. Cette école fréquentée
par le Garçu dans sa jeunesse est donc, après
avoir procédé à un petit calcul
rapide, la même que celle des enfants de La
Maison des bois. Le Garçu aura été
probablement l’un de ses enfants, et comme eux
il a été modelé idéologiquement
par l’école laïque et républicaine
de Jules Ferry qui a assuré la fabrication
institutionnelle de la chair à canon et à
usine de la IIIe République juché au
sommet de son empire colonial (on n’a peut-être
d’ailleurs jamais filmé aussi bien de
tels processus dans La Maison des bois).
18. Editions Gallimard, 1977,
1ère partie (« Qu’il faut, au moins,
un sujet »), chapitre I (« Comment c’est
dit »).
19. Pialat citait lors d’un
entretien accordé aux Cahiers du Cinéma
n°496, novembre 1995) le mot célèbre
du philosophe Hegel :
« Les enfants sont la mort des parents.
» On peut alors dire qu’avec la mort
des parents, c’est l’annonce faite aux
enfants que leur propre mort est à venir, même
si comme le rappelait Jankélévitch dans
Penser la mort ? on continue tant bien que
mal à vouloir ne pas y croire. Dans Le
Garçu, moins frontalement violemment mais
beaucoup plus insidieusement, le personnage que joue
Gérard Depardieu meurt symboliquement deux
fois : avec la mort de son père qui cristallise
par identification la promesse de la sienne, avec
la vitalité de son tout jeune fils (Antoine
Pialat, le propre fils du cinéaste qui ainsi
se mire dans son personnage de fiction) qui lui rappelle
que la vraie vie n’est plus véritablement
de son côté.
20. « L’irrémédiable
probablement » : voilà un bon titre pour
qualifier l’œuvre pialatienne dans laquelle
l’influence du cinéma de Robert Bresson,
réelle mais pas systématique puisque
complètement absorbée dès La
Maison des bois, mériterait une attention
toute particulière (surtout quand on a tendance
à pratiquer trop souvent une inflation paresseuse
de la comparaison avec Renoir dans la critique du
cinéma de Pialat).


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