Sandrine Bonnaire et Maurice Pialat
Interview de Sandrine Bonnaire
par Rémi Fontanel et Alexandre Tylski


       La parole chez Pialat. La manière dont vous parlez chez Pialat ou la manière dont vous parlez chez Rivette est différente…

Oui. Je m'adapte à la demande du metteur en scène. Rivette est quelqu'un qui est tout le contraire de Pialat.
C'est quelqu'un qui prépare énormément les acteurs qui leur donne vraiment énormément d'indications, qui les prépare psychologiquement et qui dissocie la parole du mouvement. Alors que Pialat, c'est tout le contraire. Et moi je m'adapte. C'est le film de Jacques Rivette, c'est SON film, sauf si je suis en désaccord total. Mais à partir du moment où vous choisissez un metteur en scène au style bien spécifique, alors c'est comme un costume. Je réponds à une demande qui m'est donnée.

       Quant à la grande fidélité avec ses acteurs... Qu'est-ce qui l'avait poussé à faire appel à vous plusieurs fois ?

Sandrine Bonnaire : (silence). Il n'est plus là pour en parler. Je ne sais pas trop. Mais quand même, je crois qu'il aimait les gens qui étaient "présents". Qui avaient…[elle cherche ses mots]...qui avaient une présence. C'est toujours difficile de parler de soi car cela peut faire prétentieux de dire que j'avais une "présence" ou quoi que ce soit, mais je crois qu'il m'aimait parce je venais d'un autre monde. Et j'était totalement pure dans ce métier. Même pour Sous le soleil de Satan. J'avais fait quelques films entre temps, mais je ne faisais quand même pas partie d'un système. Et j'avais aussi quand même une marginalité, un sens critique des choses…

Quand Maurice m'a parlé de Van Gogh, au départ il m'a dit : « Lis les deux scénarios et je voudrais savoir ce que tu penses....» Alors je lui dis : « Mais Maurice, je ne jouerai pas dans le film…. » Il me dit : « Non et de toutes façons je ne veux pas que tu joues dedans. Mais tu es très critique et j'aimerais ton avis. Ton jugement m'intéresse. » Il aimait ça de moi je crois. Je n'étais pas dupe de certains choses. Pas dupe de l'artifice et de tout ce que comporte aussi ce métier. Pas que cela, mais aussi cela.

       En revoyant A nos amours, sur quoi seriez-vous critique ?

Sandrine Bonnaire : A nos amours, c'est totalement à part. C'est moi gamine. Je suis innocente de mes erreurs, avec les erreurs de scénarios, de montage. A nos amours, c'est un peu bancal. Il a rafistolé des choses…Il a rajouté des choses au montage, il avait un scénario, il s'en est fortement éloigné…et ça sent un peu dans le film, il y a des faiblesses…des récupérations….

Par exemple la scène de fin. Il revient à ce dîner, personne n'est vraiment surpris parce que ce n'est pas mis dans le scénario. Et quand je revois le film, je me dis qu'il n'y a aucun plan où je dis, surprise : « Oh Papa ! » par exemple….
C'est parce que chez Pialat, les choses ne sont pas amenées comme ça. C'est très chaotique ses tournages. On ne peut pas suivre une trame.

       Quelles scènes préférez-vous de votre collaboration avec Pialat ?

Sandrine Bonnaire : Dans A nos amours, c'est la scène de la fossette.

Je ne parle pas de Police, parce que je n'aime pas. Je ne m'aime pas dans le film.

Et dans Sous le soleil de Satan, j'aime tout le film, j'aime ma scène avec le marquis au début. Ma première scène.
Et j'aime ma scène avec le docteur Gallet. Je trouve qu'à la fois il y a quelque chose de maîtrisé et il y a de la fraîcheur. J'aime ce qui l'a réussi à "choper". A un moment, il me pousse sur le canapé, j'ai mes bras comme ça et je ris. C'était en fin de prise.

Maurice ne coupait pas. C'est à dire qu'après le « Coupez ! », ça tournait toujours encore. C'est son talent. Il utilise les chutes et les bouts de scènes qui sont censées ne pas être dans le film. Il les met dans son film. Comme les claps de début. Il ne fait jamais de clap. Car il considère…il considérait…j'en parle toujours au présent…(silence). Le clap ça refroidit, l'acteur ça le prépare. Lui ne voulait pas qu'on répète. Quand il y a un vrai relâchement, une vraie distance… une vraie "détente"…. Un vrai recul. Et c'est là qu'on est le mieux, j'en suis convaincue. Essayer de s'oublier.

       Finalement pas de coupure entre la réalité et la fiction. Diriez-vous que ses films étaient fondamentalement autobiographiques ?

Sandrine Bonnaire : Il y a une part de lui partout. Dans A nos amours, pour le rôle du père, il s'est totalement identifié car c'était un peu un père pour moi. Il n'était pas censé jouer dans le film d'ailleurs. Il devait mourir. Et finalement, il a décidé qu'il ne mourrait pas car il me disait : « J'ai trop de plaisir à jouer avec toi alors j'ai décidé que je n'allais pas
mourir. » (rires)
. Dans Sous le Soleil de Satan, il y a cette phrase : « Je me sens vieux et je ne suis pas fait pour l'être. » Et ça c'est tellement lui…Il y a une part de lui oui. Et ce n'est pas pour rien s'il joue dans ces deux films.

Dans Van Gogh, il y a une part de lui aussi. Cette souffrance. Cet artiste mal compris. Il y a tout ça.
Dans L'Enfance nue c'est lui aussi, petit. Ce gamin abandonné…C'est lui. Il ne m'a jamais trop parlé de son enfance.
Je ne l'ai su qu'après, ça. (silence).

       Dans Sous le soleil de Satan, Depardieu semble embourbé dans la terre et vous légère comme une anguille, comment Pialat a selon vous réussi à créer cela ?

Sandrine Bonnaire : Je crois que ce n'était pas voulu au départ parce que Depardieu devait maigrir de 30 kilos. (rires). Son personnage devait être plus frêle. Et Gérard a fait tout le contraire. Mais, pour reprendre votre mot "l'anguille", on ne sait pas trop qui est cette fille, c'est tout à fait juste. Mais ce n'était pas une décision consciente de Maurice.
Il était très spontané. Et c'est pour cela que je l'aimais.

       Pour finir, à quel film de Pialat êtes-vous la plus attachée et pourquoi ?

Sandrine Bonnaire : Sous le soleil de Satan. Parce qu'il y avait Bernanos et parce que je trouve ce film extrêmement bien maîtrisé. Les plus beaux films de Pialat selon moi sont Van Gogh (1991) et Sous le soleil de Satan (1987).
Dans Van Gogh, Pialat a compris l'homme. Il a compris la souffrance de cet homme. En plus, Maurice était peintre au départ. Il connaissait extrêmement bien la peinture et c'était sa première vocation, sa première passion - même s'il ne raconte pas la peinture dans Van Gogh, mais l'homme -. C'est un peu lui.
Ce qui l'intéressait, c'était les gens, l'humain.


Nous avons terminé cette entrevue en demandant à Sandrine Bonnaire d'écrire un mot sur le cinéaste spécialement pour notre site.

Très émue, elle a écrit :

« Le cinéma de Maurice me manquera et l'homme encore plus. »

Propos recueillis le 19 juillet 2003 lors des 44èmes "Ciné-rencontres" de Prades (France).

Remerciements : Sandrine Bonnaire et son agent, ainsi que Laurent Bourdier (Président des 44èmes "Ciné-Rencontres" de Prades), Corinne Vuillaume et Jérôme Lugan.

Filmographie de Sandrine Bonnaire :
http://us.imdb.com/Name?Bonnaire,+Sandrine



 

 

 

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