« L'Atelier Pialat...»
Entretien avec Serge Toubiana
par Rémi Fontanel


A l'occasion de la sortie des films de Maurice Pialat sur support DVD, Serge Toubiana, ami du cinéaste et responsable d'édition pour la Gaumont, a accordé une entrevue à www.maurice-pialat.net.

Il revient sur ce projet d'édition, sur les relations qu'il entretenait avec un homme dont il a toujours été proche et sur les rapports que Maurice Pialat entretenait à la fois avec son oeuvre et avec le cinéma "tout entier"...

Le premier coffret des films DVD de Maurice Pialat sera édité en Mars 2004.
Retrouvez les contenus détaillés de ce premier volet à la fin de cette entrevue.



Genèse du projet, l'édition DVD, le cinéma de Maurice Pialat, Maurice Pialat

Détails des coffrets DVD des films de Maurice Pialat



       Genèse du projet

       Comment est né ce projet d'édition d'un coffret DVD des films de Maurice Pialat ?
Etait-il question de ce projet avant la disparition du cinéaste ?

Serge Toubiana : Oui, nous en avions parlé ensemble, tout d'abord parce qu'il s’étonnait lui-même qu’un certain nombre de ses films n’aient pas fait l’objet d’une édition vidéo. Seuls L'Enfance nue, Nous ne vieillirons pas ensemble, Loulou, A nos amours, Police et Van Gogh ont été édités en VHS. La plupart d'entre eux sont aujourd'hui épuisés et demeurent introuvables. Sous le soleil de Satan a été édité en DVD, mais la qualité est médiocre, Pialat lui-même en était furieux du fait que cela avait été conçu sans travail éditorial et sans aucune restauration de la copie. Il y avait donc un véritable vide. Un paradoxe, quand on connaît le développement du DVD, que Pialat ne soit pas pris en compte par les éditeurs.
Je lui avais parlé de ce projet d'édition DVD, dans les derniers mois de sa vie. Mon rêve secret était de l'y associer, car cela l'aurait occupé. Il était déjà très faible, il n'avait plus les forces de faire un nouveau film, même si l’idée ne le quittait jamais.
Dans les derniers mois, j'étais souvent présent à ses côtés, l'un des rares, car il n'y avait plus grand-monde autour de lui : il avait "fait le vide". Je venais le voir régulièrement, par amitié et fidélité. Avec l'aide de Sylvie (sa femme), j'espérais réaliser ce projet avec lui. Je lui disais : « Maurice, il faut qu'on travaille, qu'on fasse cette édition, qu'on filme un entretien… » Or avec lui, les choses ne se faisaient jamais immédiatement. C'est un trait caractéristique chez Pialat, de toujours différer les réponses à des demandes qui lui sont formulées. Les choses ne pouvaient jamais s'envisager tout de suite. Il fallait laisser passer un temps, parfois assez long, un temps bizarre d'ailleurs, qui je crois fait partie de son œuvre. Ma demande, il la comprenait, mais il n’y a pas répondu. Si vous voulez, lorsqu’il m’a donné sa réponse, il était déjà trop tard.
On avait également le projet de faire un livre d'entretiens ; souvent il me disait : « Un jour je ferai un livre et je dirai tout sur le cinéma, tout balancer... » Il y avait sans cesse cette espèce d'amertume ou de remords en lui, cela faisait partie de son personnage... et je crois de son cinéma aussi.
Il disait : « Un jour, je ferai un livre et je dirais tout sur tous mes ennemis... » L’envie de régler des comptes, de dire enfin LA vérité. Il avait chez Pialat ce coté Don Quichotte, qui était assez touchant et en même temps quelquefois un peu triste, parce qu'on voyait bien qu'il n’irait pas au bout de son idée. Quelque chose l’arrêtait, sans doute la paresse, mais aussi le sentiment qu’au fond, les comptes, il ne devait les régler qu’avec lui-même. Vers la fin, mais c’était encore trop tard, je l'ai poussé à faire ce livre, "son" livre, sous la forme d’entretiens. Nous ne l’avons évidemment pas fait. En revanche, nous avons réussi à lui rendre cet hommage, au Festival Premiers Plans à Angers, en janvier 2002. Sylvie a réussi à le convaincre de venir, ce fut un moment magnifique, et je crois que Maurice en était heureux. Il a parlé en public et ce fut vraiment émouvant, très "rigolo" même, car il a beaucoup fait rire la salle.
À cette occasion, nous avions montré tous ses films, ce fut un moment intense pour tout le monde, pour le public venu en nombre, pour Claude-Eric Poiroux (le directeur du festival) et pour moi-même. Cela ne se serait pas fait sans l’aide de Gérard Depardieu, qui est venu à Angers pour cet hommage, et je peux dire aujourd’hui que c’était la condition secrète pour que Pialat fasse le voyage. Il faut voir comment Maurice Pialat, pourtant fatigué et faible, regardait Depardieu… Il y avait entre eux une relation incroyable, de complicité amicale et amoureuse qui se lisait sur leurs yeux.
Angers 2002 fut donc la dernière apparition publique de Maurice Pialat, et je peux dire que ce fut un moment intense. Le samedi soir, nous avions préparé l’hommage avec Claude-Eric Poiroux, le “timing” était prêt, mais Pialat nous a “doublé” et, sans crier gare, il est monté seul sur scène, et là, le public lui a fait une ovation spontanée, franche, extrêmement amicale, une sorte de salut d'amour.

       Quand a démarré le projet ?

Serge Toubiana : J'avais réalisé un long entretien avec Pialat, en tête-à-tête, pour France Culture (Conversation avec Pialat du 10 février 2002, NDLR). J’avais décidé d’aborder cet entretien très librement, avec la volonté de le faire parler de son enfance, de sa passion première pour la peinture, avant celle du cinéma. C’est après avoir réalisé cette émission, juste après le Festival d’Angers où l'on avait pu découvrir certains courts-métrages inédits de Pialat (ses films sur Istanbul), que j'ai commencé à penser à ce projet d'édition DVD.

       Comment avez-vous connu Maurice Pialat parce que finalement ce n'était pas "gagné d'avance", que vous, travaillant aux Cahiers du cinéma, puissiez devenir l'ami de quelqu'un qui en voulait beaucoup à la critique et plus particulièrement aux Cahiers du cinéma ?

Serge Toubiana : En fait, Maurice Pialat entretenait des relations amicales avec un grand nombre de critiques.
Mais, depuis que je le connais, soit une vingtaine d'années, Pialat entretenait cette légende du "martyr" ; cela faisait partie de sa personnalité, ce qui était d'ailleurs assez troublant. J’étais l’un de ces critiques. Je me souviens de la phrase qu'il m'a dite peu avant sa mort : « Je sais maintenant que tu es un ami. » Je crois pouvoir dire qu'il m'aimait bien. Nous nous sommes vus, depuis A nos amours, date à laquelle nous nous étions rencontrés. Mais il ne se gênait pas, au détour d'une conversation, de me lancer des propos extrêmement rudes sur les Cahiers du cinéma. Mais il ne m'a jamais attaqué personnellement, car en fait il aimait beaucoup les gens. Pialat était un sentimental, un homme plus abordable et plus simple qu'on a bien voulu le dire ou l'écrire. C'était un homme d'une grande facilité d'approche, mais en même temps persistait cet aspect rugueux de sa personne, qui n'aura jamais finalement empêché les sentiments, et je dirais même un certain sentimentalisme. Il voulait qu’on l’aime, sachant qu’ensuite il se sentait très libre d’apprécier ou de ne pas apprécier la manière qu’on avait de l’aimer. Jeux d’enfant ! Même dans les pires moments où il souhaita ne plus me voir (peu après Le Garçu), je savais que notre relation continuerait sans jamais vraiment s'effacer. Au bout de quelque temps, nous nous sommes retrouvés (grâce à Sylvie, et grâce à ma femme), et ce fut alors une période où il manifesta à mon égard une vraie demande affective, jusqu'à sa mort.

       Mais par rapport aux Cahiers du cinéma ?

Serge Toubiana : Effectivement, il y avait la question des Cahiers du cinéma. À travers moi qui représentais à ses yeux les Cahiers, il réglait des comptes avec la Nouvelle Vague, avec Truffaut surtout, mais aussi Godard et Chabrol, dont il avait été pourtant l'ami. Il y avait cette idée de régler des comptes, mais des comptes imaginaires, car je n'étais évidemment pas en mesure de répondre à la place de Truffaut ou de Chabrol, qui tous deux admiraient beaucoup ses films. Pialat a toujours entretenu un malentendu sur son statut d'auteur, d'artiste ou d'artisan, dont il produisait les symptômes tout en en étant la victime. Je crois qu’il reprochait aux Cahiers de ne pas avoir une relation d’admiration exclusive à son égard. Des preuves d’amour (ou d’admiration : c’est la même chose !), les Cahiers lui en avaient donné, en étant fidèles aux rendez-vous de chacun de ses films ; mais ce que Pialat désirait, c’est une relation exclusive, en un mot qu’on cesse d’aimer ou d’admirer d’autres cinéastes ! Voilà selon moi la vérité.

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Détails des coffrets DVD des films de Maurice Pialat

 

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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