« L'Atelier Pialat...»
Entretien avec Serge Toubiana
par Rémi Fontanel


A l'occasion de la sortie des films de Maurice Pialat sur support DVD, Serge Toubiana, ami du cinéaste et responsable d'édition pour la Gaumont, a accordé une entrevue à www.maurice-pialat.net.

Il revient sur ce projet d'édition, sur les relations qu'il entretenait avec un homme dont il a toujours été proche et sur les rapports que Maurice Pialat entretenait à la fois avec son oeuvre et avec le cinéma "tout entier"...

Le premier coffret des films DVD de Maurice Pialat sera édité en Mars 2004.
Retrouvez les contenus détaillés de ce premier volet à la fin de cette entrevue.



Genèse du projet, l'édition DVD, le cinéma de Maurice Pialat, Maurice Pialat

Détails des coffrets DVD des films de Maurice Pialat

    

      L'édition DVD

      On connaît les cinq films qui seront édités dans le premier coffret DVD ; quels sont les contenus plus insolites que l'on pourra découvrir également dans ce premier volet ?

Serge Toubiana : Tout d'abord, avec l'aide de Manuela Padoan et Agnès Bertola, de la Cinémathèque Gaumont, j'ai fait des recherches dans diverses archives, celles de la Gaumont mais aussi celles de Pathé et de l’I.N.A, de la Télévision Suisse Romande ou de la R.T.B.F. Nous avons cherché tout ce qui pouvait exister sur Pialat, film par film. Nous avons trouvé beaucoup de choses, notamment sur Sous le soleil de Satan, ce qui fait qu’il y aura de nombreux compléments autour du film, notamment une très belle émission d’Océaniques faite par Pierre-André Boutang, avec André Frossard (qui était chroniqueur au Figaro, intellectuel catholique qui intervient à la fois sur Bernanos et sur le film). Dans cette émission, il y a surtout un très bel entretien de Boutang avec Pialat, qui se livre beaucoup. On apprend ainsi de nombreuses choses sur la place de Bernanos dans la vie du cinéaste. Pour Pialat, Sous le soleil de Satan était un projet de jeunesse, qu'il n'aura cessé de remettre, d'année en année. Un jour, il a senti que c'était le moment quand, dit-il, il vit en Depardieu l'abbé Donissan : « C'est Donissan ! J'ai trouvé mon Donissan », dira t-il un jour dans un restaurant en voyant entrer l’acteur.
En ce qui concerne l'édition DVD proprement dite, j'aime bien évoquer l'idée de “l'atelier” Pialat. Envisager l'œuvre de Pialat comme si elle était conçue à l’intérieur d'un atelier, même si cet atelier est purement imaginaire : cela veut dire envisager les éléments du film, disposés de manière éparse et souvent chaotique à l’intérieur d’un espace de création qui ne peut être que celui d’un auteur, d’un artiste ou d’un artisan. À un moment donné, les choses se mettent en place dans une sorte de bouillonnement intense, vital, comme à l’intérieur d’un chaudron. La tension monte, ça bouillonne, la réalité est sur le point d’être saisie à vif, ça vit en somme… La manière de travailler de Pialat avait nécessairement quelque chose de chaotique, sans calendrier ni agenda de travail. Il fallait du désordre, pour qu’il y ait de l’envie, du désir de filmer. Comme il le disait lui-même, un cinéaste ne peut pas avoir du talent à heures fixes.

       Dans votre atelier, quels types de court-métrages avez-vous découvert ?

Serge Toubiana : Il y a les films “turcs”, évidemment, mais il y a en a bien d'autres que Sylvie a retrouvé dans la cave, et ceux-là, je peux vous dire que personne n'aurait pu imaginer qu'ils existent encore. Ce sont des courts-métrages amateurs qui étaient dans des filmographies et encore, les meilleures.
Ont été retrouvés Isabelle aux Dombes (1951), le Congrès eucharistique diocésain (1953) et Drôles de bobines (1957). Dans la série "Istanbul", il manque encore Les Jardins d'Arabie, tourné au Moyen-Orient en 1963. À Angers, nous avions voulu faire une surprise à Pialat, en projetant Maître Galip, un très beau court-métrage de sept minutes. À la fin de la projection, il nous a engueulés, Sylvie et moi, en nous disant : « Vous avez remonté mon film ; Toubiana, tu as remonté mon film ! »...

       Pourquoi ?

Serge Toubiana : Il ne le reconnaissait plus. Il en avait dit tant de mal auparavant, tant que le film n’était pas visible. Maintenant que le film devenait visible, il avait peur d’être jugé, alors c’était lui qui portait le jugement.
En se trompant, bien sûr ! Il faut savoir que Pialat a toujours dit du mal de son œuvre, pour désarçonner l’adversaire.
Ce n'était pas facile de dialoguer avec Pialat, parce que lui-même déniait et abandonnait son œuvre. Il en fut de même pour ses peintures, même si quelques-unes étaient présentes dans son salon, notamment un autoportrait dont il était je crois être assez fier.
Mais l'essentiel était entreposé dans sa cave et, par coquetterie ou par oubli, il aimait dire qu'il ne restait rien de son œuvre, ou que tout avait été dispersé.

       Ces films retrouvés, pourra t-on les voir ?

Serge Toubiana : Nous avons décidé, Sylvie et moi, de les rajouter in extremis dans le premier coffret de DVD.
Il paraissait logique que le Congrès eucharistique diocésain accompagne Sous le soleil de Satan ; de même pour Isabelle aux Dombes, qui sera également dans le premier coffret.
Janine et L'Amour existe seront quant à eux sur le second coffret, vraisemblablement et par logique sur le DVD de L'Enfance nue, car ce sont des films qui précèdent et annoncent en quelque sorte ce premier long-métrage. Il y aura également de nombreux documents montrant Pialat au travail avec ses acteurs et ses techniciens. Sur Satan, film sur lequel il y a le plus de matière, il y aura trente minutes de rushes tournés par William Karel en train de filmer Pialat au travail. Pour chacun des films, j'ai souhaité qu'il y ait une sorte de préface, un entretien d'une vingtaine de minutes avec la personne qui me semblait être la plus marquante ou représentative du film en question. Pour A nos amours, il ne pouvait s’agir que de Sandrine Bonnaire, qui évoque le film, ses relations avec Pialat et l'importance du rôle de Suzanne dans sa vie personnelle comme dans sa carrière. Il y a aussi un entretien avec Jacques Dutronc sur
Van
Gogh, un autre avec Gérard Depardieu sur Sous le soleil de Satan, un autre avec Marlène Jobert sur Nous ne vieillirons pas ensemble et une discussion avec Catherine Breillat (co-scénariste du film) sur Police. Tous ces entretiens nous ramèneront à chaque fois à l'idée essentielle de “l'atelier Pialat”, c'est-à-dire à la manière qu’avait le cinéaste de travailler.
Sur le deuxième coffret, certains films seront plus pauvres en compléments. C’est le cas de La Gueule ouverte et Passe ton bac d'abord, à propos desquels nous n’avons rien pu retrouver.
Ces deux films furent réalisés un peu par dépit, de manière sauvage, dans des périodes de crise personnelle très forte. Cela dit, Arlette Langmann, Patrick Grandperret et Dominique Besnehard interviendront lors d’entretiens vraiment passionnants. Concernant Le Garçu, je demanderai à Sylvie Pialat et Yann Dedet de nous dire finalement ce qu'aurait été le film remonté par Pialat, puisque qu'il n'aimait pas le montage de son dernier film. Enfin, on retrouvera Isabelle Huppert qui nous parlera de Loulou, Géraldine Pailhas et Dominique Rocheteau du Garçu et enfin Nathalie Baye qui reviendra sur La Gueule ouverte. Tous ont accepté volontiers de se prêter au jeu, par amitié et admiration envers Maurice Pialat. Ce dernier était beaucoup plus aimé qu'il ne le disait, sûrement parce qu'il était un véritable artiste.

       Comment aborde t-on un tel projet d'édition DVD ?


S
erge Toubiana : Tout d'abord on fait du "rangement". On classe ce que l'on retrouve. Mais les premiers films sont toujours très intéressants car ils sont une indication très forte de l'endroit où il faudra aller car dans une œuvre, il y a toujours des thèmes forts, des motifs sur lesquels il faudra s'appuyer. Au début je voulais éditer les films dans l'ordre chronologique ; mais cela n’était pas possible pour des raisons juridiques (il fallait auparavant régler des questions de droit concernant L'Enfance nue) mais aussi techniques dues au problème de la restauration (La Maison des bois et La Gueule ouverte notamment). Entre-temps, ces problèmes ont été résolus car Gaumont a négocié les droits de ces films, y compris ceux de La Maison des bois qui fera donc l’objet d’une édition DVD. Cette série réalisée pour la télévision en 1971 est en train d'être restaurée, on la reverra donc dans son état d'origine, ce qui aurait probablement plu à Pialat, qui considérait La Maison des bois comme son meilleur film. L'édition DVD oblige que l'on se pose des questions en amont, à la fois en termes juridiques, techniques, filmographiques (mise à jour et considération de choses que l'on croyait disparues et qui réapparaissent)...ainsi, à part pour le film Les Jardins d'Arabie qui sera absent du coffret, tout sera réuni et l'idée d'intégrale prendra ainsi tout son sens.

       Quel a été votre rôle ensuite ?

Serge Toubiana : J'ai mis des notes, ponctué les films, ou je les ai préfacés d’entretiens, comme on vient de l’évoquer, avec ceux qui ont été dans la proximité, dans l'intimité de Pialat, au plus près de son processus de création. On pense évidemment à Arlette Langmann, liée sentimentalement et professionnellement à Pialat, qui interviendra sur L'Enfance nue, sur La Gueule ouverte, sans doute aussi sur La Maison des bois, des films qu'elle a co-écrits et montés.

      Quel a été le rôle de Sylvie Pialat ?

Serge Toubiana : Elle a eu un regard sur tout le projet. Elle m'a fait confiance et a été associée à tous les choix, à toutes les décisions. Entre nous, il y a une confiance et une solidarité très fortes.

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Détails des coffrets DVD des films de Maurice Pialat

 

Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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