« L'Atelier Pialat...»
Entretien avec Serge Toubiana
par Rémi Fontanel


A l'occasion de la sortie des films de Maurice Pialat sur support DVD, Serge Toubiana, ami du cinéaste et responsable d'édition pour la Gaumont, a accordé une entrevue à www.maurice-pialat.net.

Il revient sur ce projet d'édition, sur les relations qu'il entretenait avec un homme dont il a toujours été proche et sur les rapports que Maurice Pialat entretenait à la fois avec son oeuvre et avec le cinéma "tout entier"...

Le premier coffret des films DVD de Maurice Pialat sera édité en Mars 2004.
Retrouvez les contenus détaillés de ce premier volet à la fin de cette entrevue.



Genèse du projet, l'édition DVD, le cinéma de Maurice Pialat, Maurice Pialat

Détails des coffrets DVD des films de Maurice Pialat

 

       Maurice Pialat

       La clef d'un tel cinéma, n'est-ce pas finalement la figure du père ?

Serge Toubiana : C'est juste. Je lui en avais parlé au cours de l'entretien pour France Culture. Je lui avais dit :
« Maurice, tu as tendance quand même à sauver le père…», alors que la mère en prend plein la gueule, c'est le cas de le dire, notamment dans A nos amours. « J'aimais mieux mon père, mais je m'en suis rendu compte quand il est mort », m'avait-il répondu. Ainsi, toute l'œuvre de Pialat serait sous le signe du remords. Il y aura toujours ce sentiment du ratage. Je ne l'ai jamais dit auparavant, mais il me semble qu’il y a chez Pialat cette dimension essentielle du ratage, cette idée que l'on n’est jamais à la hauteur de ses espoirs d'enfant ou de ses rêves de jeunesse. Pialat voulait être un peintre, et c’était d'ailleurs son oncle qui lui aurait dit : « Tu peux être peintre ! ». Mais cet oncle était, paraît-il, un collabo, à Lyon pendant la Seconde Guerre mondiale. Il fut donc sans doute, pour le jeune Pialat, ce “mauvais père”, à la fois guide et diable, figure négative ou satanique, disons maudite. Aussi, la démarche de création de Pialat fut placée dès l’origine sous le signe d'une mauvaise étoile : un oncle "collabo" et un père qui se ruine et finit dans la misère, en banlieue parisienne, à Montreuil. Si l'on veut vraiment creuser dans la sonorité et la mélancolie de son œuvre, il y a ici je pense un gisement énorme, la source même de cette idée de “ratage”.

       En ce qui concerne son cinéma, dans l'un de vos article ["L'Epreuve de vérité" in Cahiers du cinéma n°375, septembre 1985, NDRL], vous avez écrit que Maurice Pialat rentrait dans le "chou du plan"...est-ce là que se situe la singularité de son cinéma ?

Serge Toubiana : C'est surtout lié à son parti pris esthétique : celui de ne pas faire du cinéma justement. Il ne faisait pas dans la beauté, dans la joliesse : il allait toujours vers la vérité, vers ce point d’incandescence de la scène, ce moment où quelque chose jaillit, fait irruption. C’est un cinéma de l’uppercut. On a souvent dit qu’il était un cinéaste réaliste, mais pas tant que ça au bout du compte. Certes, il y a un peu de vérisme et un peu de naturalisme dans son cinéma, mais persiste le souci de l'instant vrai, de ce que l'on pourrait appeler le « moment de vérité ». Un jour je me suis permis de lui dire : « Tu n'es jamais content de tes films, en somme tu les abandonnes. Le thème de ton œuvre c'est l'abandon. Tu abandonnes tes films. » J'ai senti que j'ai touché juste. Sa vraie réponse fut la quête du « moment ».
Or, la recherche de ce fameux « moment » n'était pas liée à l'écriture, à la direction des acteurs ou à la mise en scène comme chez Max Ophuls ou Claude Chabrol. Il y a autre chose... comme une sorte de catalyse, quelque chose qui prend à un moment donné. Ses départs des plateaux de tournage, ses rapports parfois difficiles avec ses comédiens, ses disputes avec les techniciens, sa soi-disant méchanceté ou sa mauvaise foi, ont sûrement été liés à sa déception profonde de constater que les choses "ne venaient pas" ou ne prenaient pas. Il fallait un éclair, un coup de tonnerre, sur le tournage, un mini cataclysme pour que les choses se mettent en place et que le film prenne corps.
Chez Pialat, seul le moment et son jaillissement comptent vraiment et du coup, pour lui, il n'y a pas vraiment de
chef-d'œuvre possible dans l'histoire du cinéma. Il n’y a que de l’impureté, faite d’alternance entre des moments forts ou de vérité, et le calme plat. C’est un cinéaste de la haute tension, indéniablement. Selon lui, même Orson Welles n'a pas réalisé de chef-d'œuvre… Il pensait cela de Jean Renoir, qu’il avait pourtant adoré dans sa jeunesse (son film de chevet était La Bête humaine). Il y avait toujours une certaine forme de mauvaise foi chez Pialat, comme il y en a souvent chez les grands artistes, je pense à Godard ou même Truffaut. Pour comprendre cette mauvaise foi, il faut dire que ces cinéastes ont admiré d'autres grands cinéastes, et qu'ils étaient eux-mêmes cinéphiles ; Maurice Pialat était lui aussi cinéphile, plus qu'on ne le croit ou qu'il le disait lui-même. Mais il a dû penser qu'il n’était pas possible de faire des films sous l'éclairage des grands réalisateurs du passé, sans se sentir écrasé. Il a peut-être choisi la manière oblique, pour ne pas être écrasé par cette référence à Renoir. Si Pialat est parvenu à avancer, sans copier, c'est qu'il aura su mettre une certaine distance vis-à-vis du cinéma tout entier, quitte à dénigrer ceux qu'il avait pourtant adorés.

      Même dans les entretiens qu'il donnait, on a toujours eu l'impression que Pialat se décalait également par rapport aux questions qu'on lui posait...

Serge Toubiana : Tout le temps. Il ouvrait sans arrêt des parenthèses, il bifurquait constamment. Il ne croyait pas au cinéma. Les entretiens avec lui étaient toujours très difficiles à mener, car il ne répondait pas en tant que cinéaste, dans le sens où un cinéaste est aussi un technicien de la mise en scène. Pialat ne parlait jamais de technique ni d'intention de départ. Entre l'intention et la réalité, il y a le très difficile passage à l'exécution, avec souvent le constat de certaines choses ratées, de choses imprévues, qui font que le film au bout du compte sera différent de celui qui était imaginé au départ. François Truffaut parlait beaucoup de cela et en ce sens, il était vraiment beaucoup plus cinéaste, dialecticien dans sa pensée que ne l'était Pialat qui, pour sa part, entretenait un rapport beaucoup plus brut, plus brutal vis-à-vis de sa création.
Dans ses entretiens, il parlait toujours du malheur, de la contrainte, de l'humiliation. À propos de L'Enfance nue, il me disait : « Toubiana, Toubiana des Cahiers, tu sais pas à quel point j'ai souffert pour faire ce film ! » Il en voulait à Truffaut, qui pourtant l'avait aidé à produire ce film, et à Véra Belmont, la productrice déléguée. Avec lui, c'était "à la vie, à la mort" et trente ans après, c'était encore à vif, très présent en lui.
On peut comprendre beaucoup de choses de Pialat à travers L'Enfance nue : le remords, l'abandon, etc. Mais ce qu'il retenait du film était toujours négatif. Ce qu'il aurait voulu faire, les plus belles scènes en somme, n'étaient jamais présentes dans son film. « Dans L'Enfance nue, j’avais filmé un mineur dans un café, qui parlait de la silicose, on en avait les larmes aux yeux », m'avait-il confié un jour... Mais la scène n’est pas dans le film, donc impossible pour le spectateur d’en juger, ni même de le savoir. Comment répondre ? Chez Pialat, il y avait toujours cette idée que la vraie vie est ailleurs, que ce que l'on voit n'est pas ce qu'il voulait montrer réellement. Le spectateur est et sera toujours dans un certain décalage, dans un certain ratage, vis-à-vis du film rêvé par le cinéaste.

      Pourquoi selon vous, y a t-il aussi peu d'écrits qui ont été consacrés à celui qui fut l'un des plus grands cinéastes français de ces 30 dernières années ?

Serge Toubiana : Ça viendra. Je crois aussi que Maurice Pialat intimidait beaucoup. Il n'aimait pas trop qu'on intellectualise sur son œuvre. La critique ne l'intéressait pas, même s'il en fut particulièrement épargné et même s'il n'en avait pas vraiment conscience lui-même. Mais il faut aussi insister sur l'idée que Pialat voulait toucher d’abord le grand public. Il en était malade. Maintenant qu'il est mort et que son œuvre va apparaître dans toute sa splendeur et sa logique interne, des études plus approfondies vont voir le jour et prendre du champ par rapport à l'aura du personnage, qui était à la fois complexe et très attachant...(silence). J'ai eu une relation extrêmement forte avec lui ; je l'ai vu mourir, je me suis occupé de sa mort et ça, je ne l'avais fait pour personne avant, pour personne de ma famille et je ne le ferai sans doute pas pour d'autres cinéastes...(silence). J'ai vraiment eu le sentiment étrange de m'être occupé de cet homme… À la fin, il m'a dit la phrase que j'espérais secrètement entendre depuis vingt ans :
« Tu es mon ami…».


Serge Toubiana est le Directeur de la Cinémathèque Française.
Il a été rédacteur en chef et directeur de la rédaction aux Cahiers du cinéma de 1981 à 2000. Il a réalisé des documentaires sur François Truffaut, Isabelle Huppert et Charlie Chaplin. Il est également l'auteur d'ouvrages de cinéma parmi lesquels une biographie dédiée à François Truffaut (coécrite avec Antoine de Baecque), Persévérance (entretien avec Serge Daney). Il a été conseiller éditorial chez Mk2 éditions de 2000 à 2002, responsable de l'édition en DVD de films de François Truffaut, de Krzysztof Kieslowski, de Michael Haneke et Alain Resnais. Il est le chargé d'édition en DVD des films de Maurice Pialat chez Gaumont Vidéo.



Propos recueillis le 29 septembre 2003 à Paris, à la Cinémathèque française.

Remerciements : Serge Toubiana, Alexandre Tylski et Olivier Pélisson.

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Les "Portraits de Cinéastes" de Cadrage - Une collection dirigée par
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