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L'Epreuve
de vérité par Serge
Toubiana
Police (1987)
A propos de Police, Maurice Pialat utilise
une expression juste et très imagée
quand il parle de sa méthode de tournage :
filmer, « c'est rentrer dans le chou du plan
». II pourrait dire aussi, « rentrer
dans le chou des personnages ». C'est dans
l'esprit du film, cela en indique le style qui me
paraît infiniment mieux abouti là, que
dans les derniers films du cinéaste.
D'abord, ces longues scènes d'interrogatoires
qui jalonnent Police, qui en deviennent presque
la matrice. Ils n'ont rien de classique ces interrogatoires,
ils excédent l'idée qu'on en a, à
travers le cinéma policier français
de consommation courante, pour devenir comme des figures,
par leur durée : il y a un temps juste de la
confrontation, de l'affrontement, du recoupement et
de l'aveu. De l'humiliation aussi, voire de l'amour.
L'interrogatoire est en quelque sorte le moment
du jeu de la vérité, il faut, pour le
présumé coupable, « passer à
table
», déballer le sac, ouvrir les vannes
du langage. Et d'un interrogatoire à l'autre
(il y en a quatre dans le film, ceux de Tarak, au
tout début du film, face à Louis Mangin,
l'inspecteur de la brigade territoriale (Gérard
Depardieu), de Simon Slimane, dealer et petit ami
de Noria (Sophie Marceau), celui de Noria, la jeune
femme accusée d'être complice du clan
Slimane - elle est littéralement sous influence,
mais elle n'hésitera pas à trahir -,
et enfin celui du voyou, le fameux « numéro
cinq », que la vieille femme reconnaît,
derrière le rideau, par une sublime dénégation
: « Non, pas le numéro 5 »,
comme étant son agresseur), d'un interrogatoire
à l'autre donc, la violence grandit, le corps
a corps se fait plus physique, les coups pleuvent,
et la caméra de Pialat se met à rentrer
dans le chou des personnages.
Les scènes d'amour, de même, sont
filmées comme des interrogatoires ; les deux
scènes de drague par exemple, qui se suivent
dans le film, au cours desquelles Depardieu dans sa
voiture tente de séduire Pascale Rocard, la
flic-stagiaire, puis Sophie Marceau, sont non seulement
identiques, mais calquées sur le schéma
de l'interrogatoire. II s'agit pour le mâle
d'exhiber son désir sexuel ou sa demande d'amour,
de faire pression pour que la femme en retour avoue
qu'au fond, elle ne verrait pas ça d'un
mauvais oeil.
Le film emploie donc la méthode forte ; de
chaque scène, il doit jaillir un bout de vérité
sur les personnages, et c'est à partir de cette
vérité que l'histoire se construit,
par bribes, recoupements. La méthode sied parfaitement
aux acteurs, elle les brutalise, mais elle contribue
à les rendre plus physiques, authentiques.
Tous, dans Police, sont excellents de justesse,
du plus petit flic, du moindre dealer, jusqu'à
Depardieu - ce qui n'a rien d'étonnant puisqu'il
est un immense acteur, qui semble parti pour signer
un pacte d'amour avec Pialat et son cinéma,
tellement la relation mimétique entre eux transparaît
dans le film, transpire. Et jusqu'à Sophie
Marceau qui est parfois grandiose, bouleversante.
Pialat a vu en elle une descendante du cinéma
d'avant-guerre qu'il a aimé jeune, le cinéma
de La Bête humaine, de La Chienne
de Renoir, ou des mélos de Carné-Prévert,
le cinéma des belles garces fatalistes qui
font tourner la tête des hommes.
A quoi fait penser, dans Police, la relation
d'amour entre Noria et Mangin.
On ne comprend rien au cinéma de Pialat
si l'on ne saisit pas a quel point il lui importe
de capter, le plus souvent à leur corps défendant,
ces instincts de vérité, ces moments
magiques ou les comédiens expriment la justesse
d'un
sentiment, d'une émotion, d'un geste, la bassesse
d'un regard ou, plus rarement, la grandeur morale.
Et cette méthode chope tous les personnages,
sans exception, les rôles importants, et les
plus obscurs. Dès qu'un personnage apparaît
dans le plan, il lui faut affronter le rapport de
force, avec les autres, avec le texte qu'il a à
dire, avec la caméra.
On n'y figure pas impunément, sans passer par
les fourches caudines d'une caméra-scalpel.
L'important d'ailleurs, c'est que le moment de vérité
qui attend le personnage acteur au tournant n'est
certainement pas programmé dans le scénario,
là précisément où il pourrait
s'attendre à le subir. Tout se joue, ou se
rejoue, au tournage, la justesse d'un
dialogue, la gestuelle, la durée de l'échange,
l'emplacement de chacun face à la caméra.
Le cinéma de Pialat est d'abord physique, chaque
corps y a son poids d'intensité, chaque plan
est lourd des différentes présences
qui le composent. Et pourtant, dans Police,
ça n'arrête pas de bouger, le film n'est
fait que de jaillissements imprévus. Cinéma
pugilistique, tantôt « poids lourd »,
tantôt « poids welter ».
Je ne sais plus quel personnage prononce à
un moment la phrase : « Il faut se méfier
de l'eau qui dort », qui résume assez
ce sentiment contradictoire de pesanteur et de suprême
légèreté. Parfois les images
semblent empreintes de mélancolie, l'histoire
a du mal à s'extirper d'une torpeur, c'est
le dialogue entre personnages qui prime, et soudain
l'uppercut, la montée d'adrénaline,
la poussée des instincts - c'était déjà
vrai d'A nos amours, et terriblement
efficace. Quelque chose accouche sous nos yeux, ce
qui a pu sembler confus se dénoue, à
l'imprévu, qui bouscule le plan, qui semble
même surprendre les personnages du film.
L'eau ne dort plus, c'est la tempête,
et la fiction transparaît d'un coup sous le
document. Le mot fait horreur à Pialat, qui
a une folle envie de donner des gages au cinéma
strictement narratif, mais il faut parler de cinéma
documentaire. Ca n'enlève rien à son
talent de conteur, puisque Police raconte une
histoire, infiniment mieux qu'à peu près
tout ce qui se fait à l'intérieur de
notre cinéma
Chez
lui, la pratique documentaire se situe à la
fois en amont du film, au moment de l'écriture
: le scénario est fondé en partie sur
l'enquête, sur l'immersion complète dans
un milieu (c'est le cas de le dire), pour subir ensuite,
lors du tournage, l'épreuve du plan, de la
séquence. Les éléments de réel
au sein desquels se noue la fiction, cette poisse
du réel qui caractérise les films de
Pialat, sont également soumis à l'épreuve
de vérité du tournage. Les molécules
du scénario se désagrègent pour
se recomposer différemment, dans un ordre spontané,
presque « naturel ». En fait, ce n'est
pas tant le documentaire qui doit faire peur à
Pialat, que d'être taxé de cinéaste
sociologique. Ce qu'il n'est rigoureusement jamais.
On peut aller jusqu'à dire que Police
est un titre trompeur, quoique efficace, puisque le
film n'est pas un regard sur les flics, ni sur les
trafiquants de drogue. Le regard n'est pas sur,
il est dedans, caché, tordu, c'est un
regard-mouvement, qui fait corps.
C'est
curieux, cette manière de filmer qu'a Pialat,
de s'interdire par exemple les plans de coupe, les
brefs inserts q ui
servent, dans le cinéma courant, à donner
un coup de pouce à l'histoire, et qui sont
le plus souvent des plans d'où s'absentent
les personnages principaux ; des plans sans enjeu,
qui n'existent que pour fournir au spectateur certaines
informations nécessaires à la compréhension
du film.
Son système, lui, est à la fois plus
fort mais assez contraignant, chaque séquence
doit porter en elle-même sa logique, sa durée,
dégager son sens et sa vérité,
sans quitter d'un pouce le personnage (Depardieu),
et chaque unité de film, ou scène, est
appendue à celle qui précède.
Aucun plan pour aérer, informer le spectateur,
dire où se situe le regard - comme on dit,
le point de vue de l'auteur. Pourtant, Mangin-Depardieu
n'apparaît pas dans toutes les scènes
du film. II est absent, par exemple, d'une scène
importante pour le spectateur : lorsqu'on retrouve
le personnage du début, Tarak, celui qui a
donné les noms des frères Slimane à
Mangin, en train de jouer à un jeu d'argent
dans l'arrière-salle d'un café arabe.
II sort, c'est le noir de la nuit, une ruelle du 18ème
arrondissement, Maxime Slimane le guette et l'abat.
C'est une des rares scènes qui soit greffée
sur le corps du film, comme une molécule autre
; elle a son importance car elle va relancer le film,
mais elle exclut Mangin. On sent là Pialat
beaucoup moins à l'aise, comme si cette scène,
il la devait plus à son spectateur et à
l'histoire, qu'à sa propre envie de filmer.
S'il n'en tenait qu'à lui, on sent qu'il ne
filmerait qu'en plan-séquence, sans se soucier
de la durée, ni de la confusion apparente du
sens, pour ne rechercher que l'aléatoire, le
moment de bascule, en jouant sur le bégaiement
de l'histoire plus que sur l'avancée linéaire.
C'est tout son style, par nature impur, fait de scories,
d'où se dégage, c'est évident
avec Police, à la fois la maîtrise
et l'impression d'une totale improvisation.
II
faut dire en quoi Police est un grand film
et un grand Pialat. Sa structure est mieux charpentée
que celle d'A nos amours dont le charme tenait
au scénario troué, par moments vidé
de sa matière, sans doute trop libre. Ici,
le fil est plus solide, le lien fonctionne mieux,
l'histoire, l'écheveau de relations plus riches
et plus complexes. Et puis, il y a ce coup de sonde
fantastique du film dans la réalité,
dans le langage cru et sordide du milieu - les dialogues
sont
admirables - des flics et des truands, unique dans
le cinéma français contemporain. Ceux-ci
sont exclusivement arabes et l'on ne va pas manquer
de pointer le détail, avec toutes les lectures
possibles. Ce ne sont pas des "potes", c'en
est l'autre versant, sordide mais bien réel.
Les Arabes, on a coutume de le dire, forment une communauté,
que le cinéma a rarement pénétrée.
Ce que filme Pialat, c'est le lien, ce qui soude une
famille - au sens de mafia -, la parole donnée,
le code de l'honneur, la femme comme valeur d'échange
et les trafics d'argent. Ca n'est pas très
sympathique, mais au fond, tous ces personnages ont
du charme, une manière de parler, et par là
accèdent à la singularité. Ce
ne sont plus les bons arabes des fictions bien pensantes
qui se penchent sur les immigrés. Ils ont un
prénom, et même un faux, ils se nomment
Simon, Maxime, Jean, mais aussi Tarak, Bensimi ou
Slimane. Police est ainsi métissé,
à I'image de Noria qui porte au cou une «
petite main de Fatma ». « Ils ont leur
vérité, on croit toujours qu'ils
mentent, j'aime ça, je suis comme eux
», dit-elle a peu près à
Mangin, lorsqu'elle s'apprête avec tristesse,
à s'émanciper d'eux, à trahir
le lien et commencer à dire la vérité.
Le film se termine sur une note mélancolique,
sur la tristesse du monde de Maurice Pialat. Mangin,
veuf et parfois veule, ramène la sacoche pleine
de billets et de came, dérobée par Noria,
aux frères Slimane. Tout revient dans l'ordre,
la règle du clan est respectée. L'amour
est impossible (« Tu me vois en femme de
flic », cette phrase de Noria à
Mangin dit tout), le jour se lève.
C'est la séparation, chacun sa destinée,
et Mangin entre en solitude avec ce regard-caméra
d'une infinie tristesse.
[Texte écrit
pour la revue Les
Cahiers du cinéma n°375 (Septembre
1985) et publié avec l'autorisation de son
auteur.]
Serge Toubiana est le Directeur de la Cinémathèque
Française.
Il a été rédacteur en chef et
directeur de la rédaction aux Cahiers du
cinéma de 1981 à 2000. Il a réalisé
des documentaires sur François Truffaut, Isabelle
Huppert et Charlie Chaplin. Il est également
l'auteur d'ouvrages de cinéma parmi lesquels
une biographie dédiée à François
Truffaut (coécrite avec Antoine de Baecque),
Persévérance (entretien avec
Serge Daney). Il a été conseiller éditorial
chez Mk2 éditions de 2000 à
2002, responsable de l'édition en DVD de films
de François Truffaut, de Krzysztof Kieslowski,
de Michael Haneke et Alain Resnais. Il est le chargé
d'édition en DVD des films de Maurice Pialat
chez Gaumont Vidéo.
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